Le système peut encore être sauvé, mais au prix d’un choc de lucidité et d’une refonte structurelle, surtout du côté des recettes. Il ne s’agit plus de gratter quelques mois d’âge légal, mais de reconstruire un socle durable, lisible et équitable pour la retraite par répartition.
1.Mettre fin au “hors-bilan” des régimes spéciaux
La première rupture est comptable et politique : sortir les régimes spéciaux et de la fonction publique de l’ombre budgétaire pour les traiter comme ce qu’ils sont réellement, des régimes massivement subventionnés :
- Intégration progressive des régimes spéciaux dans une architecture unifiée, avec des règles communes sur l’âge, la durée et le calcul des droits, sauf contraintes professionnelles dûment justifiées (militaires, métiers à risques avérés).
- Création d’une caisse autonome des fonctions publiques (État, territoriale, hospitalière), financée par des cotisations explicites employeur/employé, afin de rendre visible le coût réel et de sortir du réflexe “la dette paiera”.
Tant que ces régimes resteront artificiellement équilibrés par des transferts opaques, la confiance dans le système du privé continuera de s’éroder.
- Doper les recettes en jouant enfin sur l’emploi
Le levier le plus puissant n’est pas le taux de cotisation, mais le nombre de cotisants à plein temps tout au long de la vie active :
- Plan massif pour l’emploi des 55–64 ans : incitations puissantes à la formation, bonus-malus sur les cotisations employeurs, interdiction de pratiques de préretraite déguisées dans les grandes entreprises, et développement de passerelles vers le secteur public ou associatif pour les seniors.
- Offensive sur l’emploi des jeunes : alternance mieux rémunérée, baisse ciblée des charges sur le premier CDI, sécurisation des débuts de carrière (réduction des contrats ultra-précaires) pour accumuler tôt des droits à retraite.
Chaque point de taux d’emploi gagné chez les jeunes et les seniors, c’est des milliards de cotisations supplémentaires sans augmenter un seul impôt facial.
- Revoir l’assiette plutôt que matraquer les taux
Plutôt que d’augmenter indéfiniment les taux de cotisation sur les seuls salaires, la réforme structurelle passe par un élargissement de l’assiette :
- Intégration plus complète des formes d’emploi atypiques (plateformes, micro-entrepreneurs, freelances) avec des mécanismes simples de prélèvement automatique et de droits proportionnels.
- Contribution retraite sur certains revenus du capital aujourd’hui faiblement mis à contribution (dividendes, rachats d’actions au-delà d’un seuil, stock-options), fléchée explicitement vers les caisses de répartition et non vers le budget général.
L’objectif : faire contribuer davantage l’économie réelle et financière à un système dont profite, directement ou indirectement, l’ensemble de la société.
- Corriger les inégalités femmes-hommes pour sécuriser les droits
Un système où les femmes touchent en moyenne près d’un tiers de pension en moins que les hommes est non seulement injuste, mais fragile politiquement :
- Prise en compte renforcée des périodes de temps partiel subi et des congés parentaux, financée par la solidarité nationale et non uniquement par les caisses vieillesse, afin de ne pas creuser artificiellement le déficit du système.
- Harmonisation des règles de réversion, souvent complexes et inéquitables, avec un socle minimal garanti pour éviter que la retraite ne devienne un multiplicateur d’inégalités de carrière.
En réduisant ces écarts, on renforce l’acceptabilité sociale d’efforts par ailleurs indispensables sur l’âge et la durée de cotisation.
- Sortir de l’austérité salariale et lier retraites et stratégie productive
Un système par répartition ne peut survivre durablement dans un pays qui organise lui-même la stagnation de ses salaires.
- Stratégie de montée en gamme productive (innovation, industrie, transition énergétique) visant explicitement à faire progresser les salaires réels, donc la masse de cotisations, plutôt qu’à rivaliser uniquement par le coût du travail.
- Négociations interprofessionnelles régulières liant trajectoires salariales, productivité et équilibre des retraites, avec des clauses de revoyure automatiques en cas de dérapage démographique ou macro-économique.
La retraite par répartition n’est pas une anomalie du passé, mais un contrat social conditionné à deux variables : le nombre d’actifs et la qualité des emplois qu’ils occupent.
Sans réforme structurelle des recettes – emploi, assiette, salaires, régimes spéciaux – le système s’effondrera sous son propre poids ; avec une stratégie assumée de redressement, il peut redevenir ce qu’il aurait toujours dû rester : une promesse de dignité, et non un pari à perte sur l’avenir.
Bruno Gasparini, Secrétaire Général du SNFOCOS