Depuis plusieurs années, les salariés du régime général de Sécurité sociale subissent une dégradation continue de leur situation économique et professionnelle, alors même qu’ils assurent des missions essentielles de service social, de solidarité nationale et de gestion de droits fondamentaux. Cette dégradation n’est pas le produit du hasard, ni la simple conséquence d’un contexte économique tendu : elle résulte d’un mécanisme cohérent, durable, et désormais parfaitement identifiable, que l’on peut qualifier de triple effet ciseau.
Le premier volet de cet effet ciseau est salarial.
L’inflation moyenne annuelle a atteint 5,2% en 2022, 4,9% en 2023, 2,0% en 2024 et 0,9% en 2025. Dans le même temps, la progression réellement utile des rémunérations des personnels, appréciée à travers les données de RMPP retraitées des effets report et des mécanismes absorbés par la classification, peut être estimée à 2,5% en 2022, 2,2% en 2023, 1,5% en 2024 et 1,5% en 2025. Le résultat est clair : un décrochage de 2,7 points en 2022, encore 2,7 points en 2023, puis 0,5 point en 2024 ; la légère amélioration de 2025 ne suffit pas à effacer les pertes accumulées.
Rapporté à la masse salariale de référence du régime général, estimée à 5,78 milliards d’euros à partir de 144 145 salariés en CDI et d’un salaire moyen brut annuel de 40 130 euros, ce décrochage représente un manque de masse salariale d’environ 156 millions d’euros fin 2022, 324 millions fin 2023, 361 millions fin 2024 et encore 327 millions fin 2025 par rapport à une indexation intégrale sur les prix.
Au total, la désindexation salariale représente à elle seule environ 1,17 milliard d’euros cumulés sur la période 2022-2025.
Le deuxième volet est celui des exonérations et allégements de cotisations.
Les organismes de Sécurité sociale sont des employeurs de droit privé soumis à convention collective, et ils relèvent donc en principe des dispositifs de droit commun applicables aux employeurs privés cotisant à l’Urssaf. L’Urssaf indique qu’en 2022 les allégements de cotisations sociales des employeurs du régime général ont atteint 73,6 milliards d’euros, dont 72,7 milliards pour le secteur privé, avec un taux apparent de 10,9% de la masse salariale dans ce champ. Ce taux moyen n’est pas directement transposable aux organismes du régime général, dont la structure d’emploi est plus âgée, plus stable et en moyenne plus qualifiée que celle des secteurs à forte proportion de bas salaires. En retenant une hypothèse prudente de 3% d’allégements effectifs, le montant annuel peut être estimé à 174 millions d’euros, soit près de 694 millions d’euros cumulés sur quatre ans.
Le troisième volet est celui de l’emploi.
Les conventions d’objectifs et de gestion successives ont installé une logique structurelle de gains de productivité, de rationalisation et de contraction des effectifs. Les chiffres Ucanss montrent que le régime général comptait 145 217 salariés en CDI fin 2021, contre 144 145 fin 2024. Cela représente 1 072 CDI de moins, soit une baisse de 0,74% sur la période, équivalente à environ 357 CDI supprimés par an. Valorisé au salaire moyen, cet écart représente environ 43 millions d’euros d’économie annuelle récurrente et 129 millions d’euros cumulés sur 2022-2025.
À cela s’ajoute enfin un angle mort majeur : l’effet de noria.
Lorsqu’un salarié ancien, qualifié et mieux rémunéré part et qu’il est remplacé par un nouvel embauché moins payé, l’employeur réalise une économie supplémentaire de masse salariale à travail égal ou comparable. Les données publiques disponibles ne permettent pas aujourd’hui d’en donner un chiffrage consolidé incontestable à l’échelle du régime général, mais tout indique que cet effet existe et qu’il alourdit encore le bilan réel de la compression budgétaire.
Le bilan d’ensemble est donc sans ambiguïté. Hors effet de noria, le triple effet ciseau représente environ 544 millions d’euros par an en 2025 et près de 1,99 milliard d’euros cumulés sur 2022-2025. La désindexation salariale en représente la plus grande part, devant les exonérations de cotisations et la baisse des effectifs.
Ce constat impose de remettre au centre du débat la question du pouvoir d’achat, de la transparence sur les exonérations réellement supportées par la Sécurité sociale, et de l’arrêt des politiques de sous-effectifs permanents.
Quand la Tutelle dit « le contexte budgétaire n’est pas favorable à la révision de la politique de rémunération », elle omet de rappeler qu’elle « s’est déjà servi » à hauteur de 2 milliards malgré deux hausses de la valeur du point, quelques compléments de rémunérations non pérennes et une refonte de la classification.
Les salariés du régime général ne peuvent pas continuer à financer, par leur travail, par leur salaire et par l’intensification de leurs charges, l’ajustement budgétaire voulu par les tutelles.
Bruno Gasparini, Secrétaire Général du SNFOCOS