Le 1er octobre 2026, le SNFOCOS réunissait ses adhérents en webinaire autour de Marc Chenais, du Groupe Technologia, après un propos introductif du Secrétaire général. Au programme : l’impact de l’IA à la Sécurité sociale, entre instances représentatives du personnel, gouvernance, risques et transformation du travail. Compte rendu d’une matinée qui a déplacé le débat, de l’outil vers l’organisation. Retrouvez pour ceux qui n’ont pas pu le suivre, le webinaire du 1er octobre dernier (adhérents seulement).

Deux IA, deux régimes de responsabilité

Tout part d’une distinction. L’IA dite programmée, ou déterministe, applique des règles écrites par l’humain : la fonction « SI » d’un tableur, un seuil, une condition. Elle est rigide, longue à adapter, mais prévisible : à entrée identique, résultat identique. Trois fois quatre font toujours douze.

L’IA générative est d’une autre nature. Elle ne calcule pas la bonne réponse : elle évalue, fragment après fragment, la suite la plus vraisemblable. Adaptable, capable de produire du texte ou des images, elle donne des réponses variables et jamais garanties. Elle peut se tromper sur un calcul simple, inventer une référence, reproduire les biais des données sur lesquelles elle a été entraînée.

« Une fois que vous avez compris le caractère probabiliste de l’intelligence artificielle, vous allez comprendre pourquoi les questions de responsabilité sont importantes. »   Marc Chenais, Technologia

La conséquence est directe pour des organismes qui liquident des droits, contrôlent des cotisations et rendent des avis médicaux : dans les domaines critiques, la relecture et le contrôle humain ne sont pas une option. Reste à savoir qui relit, avec quel temps et sous quelle responsabilité.

Une technologie plus rapide que les organisations

L’idée n’est pas neuve : ses fondements théoriques remontent aux travaux d’Alan Turing, en 1936. Ce qui a changé, c’est la puissance de calcul, que la loi de Moore fait doubler tous les dix-huit à vingt-quatre mois, et le niveau des investissements. L’intervenant a décrit un secteur très déséquilibré entre acteurs américains et européens, et un modèle économique fragile, où les recettes d’abonnement restent loin de couvrir les dépenses.

« Le rythme de la technologie a dépassé les capacités d’adaptation des organisations, et a fortiori des personnes. »   Marc Chenais

D’où un renversement, formulé sans détour : « Ce n’est pas à la personne de s’adapter, mais aux organisations techniques. »

Des métiers déplacés, une hiérarchie aplatie

Le webinaire n’a pas annoncé de suppressions massives d’emplois. Il a décrit un déplacement. Les tâches répétitives et à faible dimension relationnelle sont les plus exposées : production, back-office, analyse de données. Le salarié passe du rôle d’exécutant à celui de « manager d’une batterie d’IA ». Le travail glisse vers l’amont, le contrôle, la maîtrise des risques.

L’encadrement est directement concerné. Selon l’intervenant, les organisations deviendront plus plates : une partie des fonctions de coordination, d’analyse et de reporting, aujourd’hui assurées par les échelons intermédiaires, sera automatisée. Dans le même temps, la charge cognitive augmente, notamment pour les managers. Le temps libéré est réinvesti, l’intensité du travail s’accroît, les frontières du temps de travail et du droit à la déconnexion s’estompent.

Dernier risque, le plus politique : la fracture entre les salariés qui maîtrisent l’IA, devenus « surproductifs », et ceux qui peinent à l’adopter ou la refusent, menacés à terme dans leur employabilité. La maîtrise de ces outils deviendra une compétence aussi courante que la bureautique. La formation ne peut donc pas rester facultative.

Quatre formes d’IA dans l’organisation

  • L’IA pour tous : les assistants intégrés aux logiciels du quotidien.
  • Les agents IA : des systèmes spécialisés, dotés d’instructions détaillées, auxquels on délègue une tâche récurrente, avec ou sans supervision humaine.
  • L’IA de l’ombre : l’usage par les salariés d’outils non autorisés, jugés plus performants que les solutions officielles. C’est le premier risque pour la sécurité des données.
  • Les infrastructures IA : une IA centrale qui orchestre d’autres IA et pilote des processus entiers.

Pourquoi la charte ne suffit pas

Les chartes d’entreprise sont, selon Technologia, souvent longues, descendantes et peu négociées. Surtout, elles reportent la responsabilité sur le salarié sans lui donner les moyens de comprendre l’outil. L’alternative proposée est concrète : un catalogue des IA autorisées, avec des règles d’usage définies outil par outil et tâche par tâche, la distinction des données sensibles et des responsabilités écrites. Une règle ne souffre aucune exception : ne jamais verser de données de santé ou de données sociales dans une IA, même réputée sécurisée.

« Le gain a une contrepartie qui s’appelle le risque. »   Marc Chenais

Repères du webinaire

▪1936 : premiers fondements théoriques de l’IA, avec les travaux d’Alan Turing.

▪1982 : les lois Auroux instaurent la consultation des représentants du personnel sur l’introduction de nouvelles technologies.

▪Article 22 du RGPD : pas de décision entièrement automatisée produisant des effets significatifs sans intervention humaine.

▪4 formes d’IA dans l’organisation : IA pour tous, agents, IA de l’ombre, infrastructures.

▪4 rendez-vous du dialogue social pour interroger l’employeur (voir l’article suivant).

▪1 règle : aucune donnée sensible dans un outil d’IA.

Pour le SNFOCOS, le webinaire confirme ce que nous portons à l’UCANSS : l’IA n’est pas une affaire d’outillage, c’est une affaire d’organisation du travail. Elle relève donc de la négociation. Une charte unilatérale ne règle ni la charge, ni les effectifs, ni la responsabilité de l’encadrement.

Source : webinaire SNFOCOS – Groupe Technologia, « Impact de l’IA à la Sécurité sociale : IRP, gouvernance, risques et transformation du travail », 1er octobre 2026, intervention de Marc Chenais. Citations issues des comptes rendus de séance.