Après trois ans d’attente et un Sénat sourd aux réalités du terrain, la grève du 29 janvier marque un tournant décisif pour les travailleurs sociaux de la Sécurité sociale.

Le 29 janvier 2026 restera une date de mobilisation nationale d’ampleur. Ce jeudi-là, les travailleurs sociaux des CAF, Carsat et MSA descendront dans la rue pour exiger ce qu’on leur refuse depuis 2020 : les 183 euros nets mensuels du Ségur de la santé. Une mobilisation nationale qui intervient deux semaines après que le Sénat a vidé de sa substance une proposition de loi pourtant censée revaloriser l’ensemble des métiers du travail social. Le message parlementaire est sans équivoque : la reconnaissance des travailleurs sociaux peut attendre. Le SNFOCOS, lui, dit que cela a assez duré.

Le prix de l’invisibilité

Depuis octobre 2022, le SNFOCOS porte cette revendication avec une constance qui force la persévérance.  Trente-trois points mensuels, rétroactifs au 1er décembre 2022, et la reconnaissance du niveau 6 correspondant à un diplôme BAC+3. Des demandes d’une simplicité désarmante pour des professionnels qui accompagnent quotidiennement les plus fragiles : familles monoparentales, personnes en situation de handicap, retraités précaires, jeunes en rupture.

Le coût de cette mesure ? Cinq millions d’euros annuels, soit 0,1 point d’inflation sur la masse salariale totale des organismes de Sécurité sociale. Une goutte d’eau comparée aux milliards débloqués pour les autres secteurs sociaux et médico sociaux depuis 2020. Mais voilà : les travailleurs sociaux de la Sécu ne font pas partie des « bons » bénéficiaires. Trop dévoués peut-être. Pendant que le Ségur arrosait généreusement le sanitaire et une partie du médico-social, eux attendaient leur tour. Quatre ans plus tard, ils attendent toujours.​

Quand le Sénat renonce

Le 7 janvier 2026, la Haute Assemblée a adopté une proposition de loi sur les métiers du travail social. Une victoire ? Pas vraiment. Les sénateurs ont méthodiquement supprimé tous les articles portant sur les salaires : la hausse du minimum à 1 600 euros nets, l’indexation des rémunérations sur l’inflation, les ratios d’encadrement dans les établissements. Motif invoqué : la « soutenabilité budgétaire » et le risque de « différence de traitement » entre salariés.

L’argument est spécieux. Comment parler de soutenabilité budgétaire quand on accepte qu’un travailleur social diplômé d’État débute à 1 881 euros bruts mensuels à la CAF, à peine au-dessus du Smic ? Comment invoquer l’égalité de traitement quand on a créé, depuis 2020, une fracture béante entre les travailleurs sociaux du secteur hospitalier, revalorisés, et ceux de la Sécurité sociale, oubliés ? Le Sénat a préféré la logique comptable à la cohérence sociale. Seule consolation : l’extension aux élèves en formation de l’accès aux bourses du Crous. Une mesure utile, mais qui ne résout rien pour ceux qui sont déjà en poste et envisagent de partir.

L’hémorragie silencieuse

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une hémorragie. Le Haut Conseil du Travail Social l’a documenté dans son Livre blanc 2023. Postes vacants en hausse, instituts de formation en difficulté pour recruter, épuisement professionnel généralisé. Selon une étude citée par Le Média Social, le revenu annuel moyen des professionnels du social s’établissait en 2022 à 14 640 euros. Un chiffre qui donne le vertige. L’Association des directrices et directeurs de secteur social estime qu’une augmentation de 400 à 500 euros mensuels serait nécessaire pour stopper l’exode.​

Aux facteurs salariaux s’ajoutent la surcharge de travail, la complexification administrative, le management vertical renforcé. Autant de variables qui alimentent un turn-over massif et des sorties de carrière précoces. Les « vigies sociales de première ligne face à la précarité et aux ruptures de droits » ne peuvent plus tenir la position. Et quand elles quittent le navire, ce sont les usagers qui paient le prix fort : files d’attente allongées, dossiers traités à la chaîne, accompagnement dégradé.

Un combat qui dépasse les corporatismes

La mobilisation du 29 janvier ne concerne pas uniquement les travailleurs sociaux. Elle interroge le modèle social français dans son ensemble. La Sécurité sociale, pilier de notre cohésion nationale, peut-elle se permettre d’être perçue comme un mauvais employeur pour ses propres agents ?Peut-on continuer à exiger d’eux qu’ils incarnent la solidarité républicaine quand on leur refuse la reconnaissance la plus élémentaire ?

Le SNFOCOS insiste sur un paradoxe cruel : refuser la revalorisation coûtera plus cher à terme. Perte de compétences, baisse de la qualité de service, contentieux avec les usagers, dégradation de l’image institutionnelle : les conséquences sont prévisibles et mesurables. Mais elles ne se comptabilisent pas dans les tableaux budgétaires de Bercy. Elles s’inscrivent dans le temps long, celui de l’effritement d’un service public déjà fragilisé par des années d’austérité.

Le 29 janvier, un point de non-retour

Depuis des mois, le SNFOCOS multiplie les interventions, les notes, les alertes. Les directions, le ministère, les parlementaires ont été sollicités. En vain. La grève du 29 janvier n’est pas un coup de force syndical, c’est l’aboutissement d’un dialogue de sourds. Elle vise à faire pression sur l’Assemblée nationale pour qu’elle rétablisse les articles salariaux supprimés par le Sénat. Une dernière chance avant que la situation ne devienne irréversible.

Revaloriser le travail social, c’est défendre la cohésion sociale. C’est défendre la Sécurité sociale elle-même. Cette formule n’est pas qu’un slogan : elle résume l’enjeu politique majeur de cette mobilisation. Dans une société marquée par la montée des inégalités et la précarisation croissante, les travailleurs sociaux constituent le dernier rempart avant la rupture. Les abandonner, c’est renoncer à l’idée même de solidarité nationale.

Le 29 janvier, les vigies sociales de la République seront debout. Elles ne lâcheront rien.

Parce qu’elles savent que derrière les 183 euros réclamés se joue bien plus qu’une augmentation salariale : la reconnaissance d’un métier, la dignité d’une profession, l’avenir d’un modèle social. Le gouvernement et les parlementaires doivent enfin entendre ce message. Avant qu’il ne soit trop tard.

Bruno Gasparini, Secrétaire Général du SNFOCOS