Il y a des moments dans la vie d’un secteur où le bruit ambiant — les résultats financiers, les cyberattaques, les startups disruptives, les indices de solvabilité — risque de faire oublier l’essentiel. Ce moment, c’est maintenant. Et l’essentiel, c’est ceci : la protection sociale complémentaire a été construite non pour rémunérer des actionnaires, mais pour protéger des êtres humains.
Ce n’est pas une posture. C’est une architecture politique, juridique et éthique qui a mis des décennies à se construire, et que l’on peut défaire en quelques années si l’on n’y prend pas garde.
Le modèle paritaire repose sur un principe que l’économie de marché ne peut pas produire seule : la mutualisation du risque entre personnes qui ne se connaissent pas
Quand un jeune salarié en bonne santé cotise à sa complémentaire d’entreprise, il ne souscrit pas à un produit financier. Il entre dans un pacte de solidarité avec le cadre senior diabétique de l’autre côté de la France, avec la salariée à temps partiel qui ne peut pas se payer une prothèse auditive, avec le travailleur en arrêt longue durée qui a besoin que la prévoyance tienne ses engagements. C’est cette promesse que nos organisations portent. Et elle n’a de sens que si elle est gérée par ceux pour qui elle a été faite — les partenaires sociaux — et non par des opérateurs dont la vocation première est le retour sur capitaux.
La cogestion paritaire n’est pas une relique des Trente Glorieuses. Elle est la réponse la plus cohérente jamais trouvée à une question que le marché ne peut pas résoudre : comment organiser la solidarité entre des personnes qui ne se choisissent pas, autour de risques qu’elles ne maîtrisent pas, dans la durée ?
La non-lucrativité n’est pas une contrainte de gestion. C’est une boussole stratégique
Quand une institution de prévoyance ou une mutuelle dégage un excédent, cet excédent ne s’envole pas en dividendes. Il retourne dans les réserves prudentielles, dans les actions de prévention, dans la politique de remboursement, dans la qualité de service. Cette logique de « retour à l’objet social » — que nos textes fondateurs posent comme principe cardinal — est précisément ce qui permet à nos organisations d’investir dans des domaines que l’assurance commerciale abandonne dès que la rentabilité s’effrite : la prise en charge du grand âge, la prévention de la désinsertion professionnelle, l’accompagnement des aidants, la santé au travail dans les petites entreprises.
Dire que le modèle non lucratif est moins efficace que le modèle actionnarial, c’est confondre l’efficacité et le profit. Un assureur commercial efficace maximise son ratio combiné. Une institution paritaire efficace maximise la protection de ses cotisants. Ce ne sont pas les mêmes équations, et elles ne produisent pas les mêmes comportements.
La gouvernance paritaire est une forme de démocratie économique. Elle mérite d’être défendue comme telle
Dans un Conseil d’Administration paritaire, des représentants de salariés et d’employeurs siègent à égalité pour décider de la politique de garanties, de l’allocation des excédents, des partenariats stratégiques, des grands équilibres entre court terme et long terme. Ce n’est pas parfait — aucun dispositif humain ne l’est. Mais c’est une façon de faire en sorte que ceux qui subissent le risque aient voix au chapitre sur la manière dont il est géré. C’est une façon d’ancrer les décisions dans la réalité des branches professionnelles, des territoires, des métiers.
Quand les plateformes numériques proposent de gérer la protection sociale depuis un algorithme de paie, quand les bancassureurs mutualisent les portefeuilles pour optimiser leur résultat net, quand les captives d’entreprise rapatrient la gestion des risques loin du collectif : toutes ces évolutions ont leur logique propre. Mais aucune ne produit cette chose rare et précieuse qu’est la gouvernance partagée du risque humain.
Le SNFOCOS ne se bat pas pour défendre des structures. Il se bat pour défendre une idée
L’idée que la santé n’est pas une marchandise. Que la prévoyance n’est pas un produit d’appel. Que la retraite complémentaire n’est pas un placement. Que derrière chaque cotisation, il y a une personne, une famille, un parcours de vie qui mérite mieux qu’un algorithme de scoring ou une offre standardisée calée sur le canal de distribution le moins coûteux.
Nos cadres — gestionnaires, liquidateurs, conseillers, agents de direction — incarnent cette idée au quotidien. Ce sont eux qui, dans chaque organisme, maintiennent vivant ce lien entre le contrat et la personne, entre la règle et la situation humaine concrète. Leur professionnalisme, leur expertise, leur engagement constituent le véritable actif de notre modèle. Investir dans leurs compétences, leur reconnaissance et leur dialogue professionnel n’est pas un coût de structure. C’est la condition de la promesse que nous faisons à nos assurés.
Face aux mutations qui s’accélèrent, notre réponse ne peut pas être la nostalgie. Elle doit être l’exigence
Exigence de qualité de gestion. Exigence de transparence vis-à-vis des adhérents et des branches.
Exigence de sobriété institutionnelle — nos structures ne sont pas des fins en soi. Exigence d’innovation sociale — sur la prévention, le parcours de soins, l’accompagnement des transitions professionnelles. Exigence de dialogue — entre syndicats, entre employeurs, entre générations d’adhérents, entre organismes qui doivent parfois accepter de se rapprocher plutôt que de survivre séparément.
Le modèle paritaire et non lucratif n’a pas besoin d’être protégé comme une espèce menacée. Il a besoin d’être porté comme une conviction, défendu comme un choix de société, et géré comme ce qu’il est : la forme la plus aboutie de solidarité organisée que le salariat français ait jamais construite.
C’est cette conviction que le SNFOCOS mettra, sans concession, au cœur de chaque négociation, chaque réforme, chaque débat à venir.
Bruno Gasparini, Secrétaire Général du SNFOCOS
Retrouvez la LM spéciale Groupes de protection sociale complémentaire dans son intégralité.