Les 140 000 salariés de la Sécurité sociale face à un agenda qui ignore leurs priorités.

Le document fait cinq pages. Il liste dix thèmes de négociations pour 2026. À première vue, l’Ucanss semble engagée dans un dialogue social ambitieux. Mais un examen attentif révèle une architecture programmatique troublante : aucune négociation salariale pour 2026, aucun engagement nouveau sur les risques psychosociaux, aucune amélioration substantielle des conditions de travail.​

Ce programme, présenté aux organisations syndicales ce 6 janvier lors d’une réunion de concertation, cristallise une tendance observée depuis trois ans : le contournement méthodique du dialogue social obligatoire dans un secteur pourtant stratégique pour la cohésion nationale.

Le pouvoir d’achat, grand absent du programme

L’élément le plus frappant tient en une ligne : « La négociation salariale annuelle au titre de l’année 2027 ». Cette formulation signifie que les rémunérations 2026 ne feront l’objet d’aucune discussion paritaire cette année. L’Ucanss a annoncé unilatéralement en décembre 2025 une revalorisation de 1,5% de la rémunération minimale (RMPP), sans négociation collective​.

Or, le contexte économique rendait une véritable négociation indispensable. L’une des fédérations présentes a rappelé à juste titre que nous avons perdu quatre points de pouvoir d’achat cumulés entre 2022 et 2024, soit environ 110 euros mensuels pour un salaire médian. L’inflation anticipée pour 2026 reste supérieure à 1,4%, tandis que les augmentations salariales sectorielles oscillent entre 2,0% et 3,2% selon plusieurs cabinets conseils.

Cette stratégie du fait accompli inquiète les organisations syndicales. Pour la troisième année consécutive, aucune augmentation générale n’est prévue. Le SNFOCOS revendique une hausse minimale de 2,75% pour compenser l’érosion des revenus réels.​

Au final : pas d’augmentation de la valeur du point, pas de renégociation de la prime de fonction article 23 de la CCNT, pas de revalorisation des Titres Repas restés au plafond de 2023, pas d’augmentation de la participation employeur à la complémentaire santé, etc.

Des conditions de travail réduites à un ajustement technique

Le deuxième angle mort concerne la prévention des risques psychosociaux (RPS). Le programme mentionne « la révision des paramètres du Protocole d’accord du 16 novembre 2012 relatif à la sécurité et aux conditions de travail ».

Cette formulation minimale masque une réalité : le protocole en vigueur date de quatorze ans alors que nos organismes ont connu des transformations structurelles majeures : dématérialisation massive, fusion d’organismes, réforme du contrôle médical.​

Le Code du travail impose pourtant aux employeurs une obligation d’évaluation des facteurs de risques psychosociaux et la mise en place de plans de prévention. Ces obligations couvrent six dimensions : exigences au travail, exigences émotionnelles, autonomie professionnelle, qualité des rapports sociaux, conflits de valeurs et insécurité de la situation de travail. Le programme Ucanss n’aborde aucune de ces dimensions de manière substantielle.​

Cette carence interroge dans un contexte où la souffrance au travail devient un enjeu de santé publique. Le burn-out, bien qu’absent de la liste des maladies professionnelles reconnues en France, touche de nombreux secteurs sous tension. Les caisses de Sécurité sociale, confrontées à des charges croissantes et des effectifs contraints, n’échappent pas à cette réalité.​

Les fins de carrière, victimes d’un repositionnement rhétorique

Troisième fragilité du programme : le traitement des fins de carrière. Le document les intègre sous le chapitre « RSE – responsabilité sociale de l’entreprise », aux côtés de la diversité et de l’égalité professionnelle. Ce positionnement n’est pas neutre. Il minore un enjeu qui relève directement des conditions de travail et de la gestion de l’usure professionnelle.​

La loi du 24 octobre 2025 relative à l’emploi des seniors impose pourtant aux entreprises de plus de 300 salariés une obligation triennale de négociation spécifique sur l’aménagement des fins de carrière. L’Ucanss, qui emploie 140 000 personnes, ne peut juridiquement esquiver ce sujet. En le diluant dans une thématique plus large, elle signale qu’elle entend le traiter sur un mode accessoire.​

Les syndicats rappellent que la réforme des retraites de 2023 a fragilisé les dispositifs d’aménagement du temps de travail (MATT) existants. Le report de l’âge légal de départ a désorganisé les parcours de fin de carrière, sans que des compensations suffisantes soient mises en place.​

L’enjeu caché : la complémentaire santé

Les contrats de complémentaire santé collective augmentent en moyenne de 4,7% en 2026, tandis que l’Ucanss maintient sa contribution patronale à 53% du coût total.​

Les organisations syndicales réclament un passage à 60%, ce qui représenterait un effort budgétaire de 30 à 35 millions d’euros, somme importante mais qui ne correspond qu’à 0,5% d’inflation de la masse salariale brute. Sans cette revalorisation, les salariés devront absorber l’intégralité de la hausse tarifaire, amplifiant la perte de pouvoir d’achat déjà constatée.

Un dialogue social sous tension

Ce programme s’inscrit dans une séquence sociale dégradée. Le SNFOCOS a indiqué qu’il ne validait pas ce programme qui s’inscrit dans un contexte qui jugule les salaires, n’ouvre pas des perspectives sur les autres possibilités de rémunération et n’évoque même pas les accessoires de salaires.

La question n’est plus seulement technique. Elle devient politique : dans un secteur où l’État fixe les grandes orientations budgétaires et stratégiques, jusqu’où les organismes de Sécurité sociale peuvent-ils ignorer les attentes légitimes de leurs salariés sans risquer une détérioration durable du climat social ? Le programme de négociation 2026 ne répond pas à cette question. Il l’évite.

Bruno Gasparini, Secrétaire Général du SNFOCOS