Face au récit de l’austérité, l’économiste Christophe Ramaux défend une « économie républicaine » où la dépense publique n’est plus un fardeau mais un investissement collectif

La dette, le « pognon de dingue », la France « irréformable » … Et si tout cela n’était qu’un immense contresens ? Dans une émission récente sur QG TV, l’économiste Christophe Ramaux, maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre des Économistes atterrés, bouscule les certitudes néolibérales avec une thèse aussi simple que radicale : notre État social n’est pas un coût, mais notre principal actif.

Alors que la France traverse une crise politique majeure et que le débat budgétaire cristallise les tensions, cette voix dissonante mérite l’attention. Non par militantisme, mais parce qu’elle invite à regarder autrement les chiffres que l’on nous répète en boucle.

Près de 50% du revenu, pas 20%

Premier coup de projecteur : l’État social serait massivement sous-évalué dans notre comptabilité mentale collective. « On le réduit souvent à la protection sociale », explique Ramaux, alors qu’il englobe en réalité quatre piliers : la Sécurité sociale et les retraites, certes, mais aussi les services publics (éducation, santé, transports), le droit du travail et les politiques macroéconomiques (budgétaire, monétaire, industrielle).

Avec cette grille de lecture élargie, l’État social représente aujourd’hui 47% du revenu global des ménages, contre seulement 20% en 1949. Les prestations et transferts sociaux dépassent même le salaire net. Une « véritable révolution », selon Ramaux, mais qui demeure « largement impensée ».​

Autrement dit : nous vivons dans une économie où l’intervention publique structure près de la moitié de nos revenus, sans que nous en ayons vraiment conscience. Ni, surtout, sans que nous en tirions les conséquences politiques.

La peur de l’État

Pour comprendre ce décalage, Ramaux remonte aux sources du projet socialiste. Marx et les penseurs du XIXe siècle imaginaient une société d’autogestion généralisée, où les travailleurs associés prendraient le contrôle des entreprises et où l’État finirait par « dépérir ».

« Rien ne s’est passé comme prévu », concède-t-il sans détour. Les expériences de rupture avec le capitalisme ont souvent viré au cauchemar. Et plus d’un siècle après, aucune poussée autogestionnaire significative n’émerge dans le monde du travail. Les Scop en France ? 0,1% de l’emploi.

Le problème, selon Ramaux, c’est qu’une partie de la gauche conserve une méfiance viscérale envers l’État, perçu comme « un instrument au service de la classe dominante en dernier ressort ». Une posture héritée du marxisme qui empêche de penser l’outil décisif de l’émancipation contemporaine : l’État social démocratiquement contrôlé.

L’économie républicaine : un pôle privé, un pôle public

C’est là que surgit le concept novateur d’ « économie républicaine ». En s’appuyant sur le philosophe Marcel Gauchet, Ramaux rappelle que la démocratie comporte deux volets : un volet libéral (libertés individuelles) et un volet républicain (suffrage universel, égalité politique, loi commune).

Pourquoi ne pas appliquer la même grille à l’économie ? D’un côté, un pôle privé – initiative individuelle, concurrence, économie sociale et solidaire, communs – qui « stimule » et « a du bon ». De l’autre, un pôle public – l’État social – qui incarne l’intérêt général non réductible au jeu des intérêts particuliers.

« En fait, nos économies sont déjà des économies républicaines », assure Ramaux, « de façon imparfaite, inachevée ». Il ne s’agit donc pas d’inventer un modèle utopique, mais d’assumer, de nommer et d’approfondir ce qui existe déjà.

Soumettre le capital sans l’abolir

Cette économie républicaine ne prône ni l’égalité absolue ni l’étatisation intégrale. Ramaux reconnaît la légitimité de « rémunérer ceux qui ont plus d’ardeur à l’ouvrage » et admet que « la concurrence a du bon ». Mais il défend un encadrement fort : plafonnement des rémunérations, redistribution fiscale, services publics universels.

Sa formule résume l’ambition : « En finir avec la domination du capital sans renoncer ni au marché ni au capital ». Autrement dit, soumettre l’économie à des règles démocratiques sans étouffer l’initiative privée.journals.

Concrètement ? Avec l’État social, « des sphères entières d’activité échappent au capital » : la santé, l’éducation, les transports collectifs ne sont plus soumis à la seule logique du profit. Et, loin de peser sur l’économie privée, l’État social la soutient en assurant la demande intérieure, la formation de la main-d’œuvre, les infrastructures, la cohésion sociale.

Le néolibéralisme, ce « régime verrouillé »

Pourquoi, alors, ce discours de la dette et du « pognon de dingue » ? Ramaux pointe un « noyau dur néolibéral », en place depuis les années 1980, formant un « régime cohérent et verrouillé » : libéralisation de la finance, libre-échange généralisé, austérité salariale, contre-révolution fiscale (baisse des impôts sur les plus riches), privatisations.​

C’est surtout sur le quatrième pilier de l’État social – les politiques macroéconomiques – que ce régime a réussi à « changer la donne ». Les trois premiers piliers (protection sociale, services publics, droit du travail) résistent mieux, mais se retrouvent délégitimés par un discours omniprésent sur le « coût » de la dépense publique​

Résultat : des politiques d’austérité qui génèrent simultanément chômage et besoins insatisfaits, alors qu’une société de plein emploi permettrait de réduire certains transferts tout en satisfaisant les besoins collectifs (santé, éducation, logement, transports, écologie).​

Une boussole pour l’avenir

Face aux défis écologiques, aux inégalités croissantes, à la crise démocratique, l’économie républicaine offre une boussole. Elle permet de penser des politiques industrielles et budgétaires ambitieuses pour la transition écologique, une redistribution fiscale massive, un droit du travail renforcé, des politiques de plein emploi.

« Ce qui remet en cause la domination du capital, ce sont deux leviers : l’État-providence et la démocratie », martèle Ramaux. Les deux sont liés, les deux doivent être défendus ensemble.

À rebours du fatalisme ambiant, cette approche invite à un changement de récit. Et si, plutôt que de pleurer sur nos « charges », nous nous réjouissions de notre richesse collective ? Et si, plutôt que de couper dans les services publics, nous investissions massivement dans ce qui fait tenir la société ?

L’État social n’est pas le problème. Il est, peut-être, la solution que nous refusons de voir.

Christophe Ramaux est l’auteur de « L’État social » (2012) et « Pour une économie républicaine » (2022). Il a récemment coécrit « Penser l’alternative. Réponse à 15 questions qui fâchent » (2024).