L’automatisation menace-t-elle les métiers solidaires, ou peut-elle devenir l’alliée d’une protection sociale réinventée ? Alors que la « jobs apocalypse » effraie le monde du travail, un autre chemin se dessine.

Depuis novembre 2025, un spectre hante les organisations françaises de protection sociale : celui d’une intelligence artificielle dévorant les emplois. Plus de 130 000 suppressions de postes invoquant l’IA ont été annoncées mondialement, touchant des secteurs jusqu’ici considérés comme stables. En France, Allianz Partners prévoit entre 1 500 et 1 800 suppressions, ABN Amro 5 200 postes. Les fonctions administratives, juridiques et de service client — cœur même des institutions de protection sociale — figurent parmi les premières ciblées.

Cette vague soulève une question vertigineuse pour nos organismes de sécurité sociale et mutuelles : comment concilier modernisation technologique et préservation de ces métiers qui incarnent la solidarité nationale ? Le SNFOCOS, fidèle à ses valeurs humanistes, refuse le fatalisme technologique et appelle à un débat démocratique sur l’avenir du travail dans la protection sociale.

Quand la promesse se heurte au réel français

Le discours dominant des entreprises repose sur un pari séduisant : les gains de productivité générés par l’IA permettraient d’étendre les activités et, in fine, de créer davantage d’emplois. Un raisonnement qui fonctionne peut-être dans l’univers déréglementé américain, mais qui se fracasse contre les réalités françaises.

Car notre modèle social — celui-là même qui protège les travailleurs — rend infiniment plus complexe et coûteuse toute réorganisation. Là où un licenciement économique outre-Atlantique s’opère en quelques semaines, il exige en France des mois de dialogue social, des plans de sauvegarde de l’emploi, des formations de reconversion. Cette « rigidité », souvent décriée, constitue en réalité un garde-fou démocratique face aux bouleversements technologiques.

Pourtant, une troisième voie émerge. Yann Ferguson, du laboratoire LaborIA (ministère du Travail et Inria), plaide pour une « IA favorable aux travailleurs ». L’accord signé chez BPCE, la convention à la MAIF : ces expériences montrent qu’impliquer les représentants du personnel dans la définition des usages de l’IA transforme radicalement son impact. L’intelligence artificielle devient alors un outil d’augmentation plutôt que de remplacement, un allié pour réduire la pénibilité plutôt qu’une menace sur l’emploi.

Les trois fractures du management contemporain

Au-delà du débat sur l’IA, trois mouvements tectoniques traversent le management français, avec des implications majeures pour la protection sociale.

Premier séisme : la schizophrénie du contrôle. Les organisations oscillent entre surveillance algorithmique minutieuse et discours sur la confiance.

D’un côté, des logiciels traquent chaque clic, chaque pause, chaque minute d’activité — cette « contremaîtresse numérique » dénoncée par Le Monde. De l’autre, les directions vantent le leadership collaboratif et l’autonomie. Cette contradiction crée des environnements toxiques où les salariés ne savent plus à quel management se vouer.

Dans nos institutions de protection sociale, ce paradoxe prend une tournure particulièrement cruelle : comment défendre l’autonomie des assurés tout en muselant celle des agents qui les accompagnent ? Comment prôner la solidarité à l’externe quand règne la défiance en interne ?

Deuxième lame de fond : le retour du collectif. Face à l’épuisement individuel — burnout, quiet quitting — le management français redécouvre tardivement ce que les syndicats n’ont jamais cessé de rappeler : le travail est d’abord une aventure collective.

Les objectifs strictement individualisés, qui ont fragmenté les équipes pendant deux décennies, cèdent progressivement devant une réflexion sur la coresponsabilité.

Le rapport de Miroir Social sur « la grosse fatigue des salariés français » révèle l’ampleur du malaise. Dans la protection sociale, secteur historiquement porté par des valeurs de solidarité, cette fatigue collective sonne comme un échec cuisant du management actuel.

Le SNFOCOS l’affirme : reconstruire le collectif n’est pas un luxe managérial, c’est une urgence sanitaire et démocratique.

Troisième bouleversement : la santé mentale comme baromètre managérial. Désignée grande cause nationale 2025 par le gouvernement, la santé mentale au travail n’est plus un sujet périphérique. Elle devient un critère d’évaluation de la qualité managériale, scruté par les CSE et les autorités. Les managers se retrouvent en première ligne, sommés de prévenir les risques psychosociaux tout en maintenant la pression productive.

Cette tension révèle la contradiction fondamentale : peut-on exiger des managers qu’ils soignent les maux qu’un système organisationnel pathogène génère structurellement ?

L’horizon d’un management humaniste

Ces convulsions managériales ne sont pas de simples turbulences RH. Elles expriment une crise civilisationnelle du travail, particulièrement aiguë dans la protection sociale où la mission — protéger les plus vulnérables — entre en résonance douloureuse avec les conditions de travail des agents eux-mêmes.

Le SNFOCOS porte une conviction : la technologie n’est ni neutre ni inéluctable. L’IA peut devenir l’instrument d’un management plus humain si — et seulement si — les travailleurs et leurs représentants sont associés à sa conception. Les exemples de BPCE et de la MAIF montrent qu’un dialogue social exigeant produit des innovations techniques au service du collectif.

Cette transformation exige un courage politique : accepter que la modernisation ne passe pas par la destruction d’emplois mais par leur transformation ; reconnaître que le « coût » du dialogue social français constitue en réalité un investissement dans la qualité du service public et la santé démocratique.

Car derrière chaque agent de la protection sociale se trouvent des milliers d’assurés. Un management qui maltraite les premiers ne peut prétendre servir les seconds. La solidarité commence à l’intérieur des organisations qui en font profession.

L’avenir de la protection sociale se joue maintenant, dans les choix managériaux et technologiques que nous faisons collectivement. Entre l’apocalypse annoncée et l’utopie techniciste, un chemin étroit existe : celui d’un management véritablement humain, ancré dans le dialogue social et fidèle aux valeurs de solidarité qui fondent notre modèle. À nous de l’emprunter.