Ils sont 22 473, pris en étau entre l’État, les chiffres et leurs équipes. Dans les couloirs des caisses primaires, des Urssaf ou de l’Assurance retraite, ces cadres du quotidien tiennent encore debout une machine sociale en surchauffe. Symboles d’un service public en crise silencieuse, ils oscillent entre loyauté institutionnelle et perte de sens, dans un univers où le tableur a remplacé la boussole.

Le management intermédiaire, nouveau fusible d’un système à bout de souffle

« Je ne manage plus des équipes, je gère des indicateurs », confie Stéphanie, cadre à la CPAM de Seine-Saint-Denis. Sa phrase résume le désarroi d’une génération de managers publics, épuisés à concilier injonctions d’efficience, charge numérique et responsabilité humaine.

La Sécurité sociale, jadis incarnation d’une solidarité concrète, se découvre aujourd’hui en pleine crise de croissance. Derrière la maîtrise obstinée des comptes sociaux, c’est tout un pan de son humanité qui semble vaciller.

D’un monde de métiers à un univers de cadres : une mutation invisible

Le visage de la Sécurité sociale a changé. En 2024, 41,8 % de ses agents en CDI étaient cadres — ils n’étaient que 28 % dix ans plus tôt. Les chiffres du Carnet de l’emploi 2025 de l’Ucanss évoquent une véritable « cadre-isation » de la maison. Mais cette progression quantitative masque un appauvrissement qualitatif : les managers de terrain reculent de 3 %, tandis que les « managers projets » explosent de 42 %.

Le métier se dématérialise. L’expérience de terrain s’efface derrière les PowerPoint. Et la proximité avec les usagers devient un luxe, celui du temps que plus personne n’a.

La laisse électronique des COG : quand la performance étouffe l’humain

Dans les organismes de recouvrement, la performance n’est plus une ambition : c’est une obligation. Des tableaux de bord dictent désormais le rythme. À l’Urssaf, il faut sécuriser 600 milliards d’euros de recettes tout en réduisant sans cesse les taux d’erreurs et de comptes créditeurs.

« Nous sommes devenus les greffiers des comptes sociaux », résume un cadre.
Pris entre objectifs budgétaires et quête de satisfaction client, le manager intermédiaire vit la double peine : responsable du bien-être de ses équipes, il est aussi comptable de performances qu’il ne contrôle plus vraiment.

L’intelligence artificielle, promesse de progrès ou outil d’aliénation ?

L’arrivée de l’intelligence artificielle a d’abord suscité l’enthousiasme. Aujourd’hui, elle inquiète. 80 % des cadres de la Sécurité sociale l’utilisent, souvent pour la détection automatisée des fraudes. Mais cette automatisation laisse aux humains les cas les plus complexes, les plus lourds, les plus ambigus.

Dans les bureaux, les agents n’ont plus de respiration : les dossiers simples sont traités par la machine, les drames humains par les équipes. Le management devient un exercice d’endurance cognitive, où il faut protéger des agents épuisés sans pouvoir ralentir la machine.

Une institution malade du chiffre

La rhétorique officielle demeure positive : satisfaction client, modernisation, agilité. Mais les indicateurs de souffrance au travail racontent une autre histoire.

36 % des cadres déclarent des signes de détresse psychologique. L’absentéisme augmente, les départs se multiplient. Faute de temps et d’espaces de parole, ces managers – souvent issus du terrain – vivent un sentiment d’impuissance inédit.

« Nous avions le droit à l’erreur, maintenant nous avons le devoir du résultat », confie un autre. Ce n’est plus un simple malaise, mais une lente désaffiliation.

Vers un renouveau possible : la résilience sociale comme horizon

Pourtant, des pistes émergent. La transition écologique, la création de la 5e branche « Autonomie », ou encore la relocalisation des services offrent de nouveaux champs d’action. Le futur manager pourrait redevenir un acteur de la cité, maillon de coordination entre territoires, collectivités et citoyens.

Mais ce scénario suppose un changement culturel profond : sortir de la logique de contrôle pour renouer avec celle du sens. Redonner aux cadres la légitimité d’agir, non pour l’indicateur, mais pour l’humain.

Entre algorithmes et humanité, un choix de civilisation

La Sécurité sociale, invention géniale de l’après-guerre, abritait une foi presque politique : celle de la solidarité organisée. En 2025, cette foi vacille.

Les 22 473 cadres qui l’animent ne revendiquent pas de privilèges. Ils demandent seulement de pouvoir faire leur métier : protéger.

Leur bataille, intime et collective à la fois, dépasse les murs de leurs organismes. Elle pose une question essentielle : que devient une société quand elle confie la justice sociale aux tableurs et la solidarité à des algorithmes ?