Comment la France a transformé son marché du travail en machine à précarité
Ils et elles s’appellent Sophie, Enzo ou Soraya et travaillent. Parfois toute la semaine, parfois une seule journée. Ils signent des contrats que d’autres liront à peine. Et quand ils partent, ils savent qu’ils reviendront peut-être demain — ou jamais. Derrière leurs parcours, une réalité statistique implacable : la France s’est enfoncée, en vingt-cinq ans, dans une fragmentation inédite de l’emploi dont personne, jusqu’ici, n’a osé présenter la facture sociale dans son intégralité.
84 % des contrats durent moins d’un mois
Il y a quelque chose de vertigineux dans ce seul indicateur que publie la Dares, le service statistique du ministère du Travail : au quatrième trimestre 2024, 84,2 % des embauches en CDD concernent des contrats de moins d’un mois. Pas des mois de travail. Pas des semaines. Parfois une seule journée — ce qui représente, selon les dernières estimations disponibles, près de 30 % de l’ensemble des CDD conclus en France.
Le marché du travail français souffre d’un paradoxe saisissant que peu de décideurs assument publiquement. En stock — c’est-à-dire en photographie instantanée des emplois occupés — 75 % des salarié·es sont en CDI. Stabilité apparente, façade rassurante. Mais en flux — c’est-à-dire dans la réalité des embauches effectuées chaque trimestre — le CDI ne représente que 15 à 16 % des contrats signés. En 2024, au premier trimestre, on dénombre 5 374 100 embauches en CDD pour seulement 1 053 500 en CDI. Soit un rapport de cinq contre un.
« Ce n’est pas une anomalie conjoncturelle. C’est le résultat d’un choix de société — implicite, jamais débattu démocratiquement — consistant à faire supporter aux travailleuses et travailleurs les plus vulnérables le coût de l’incertitude économique des entreprises. »
La machine à rotation : quand l’entreprise optimise, et la collectivité paye
Pour comprendre ce qui se joue réellement, il faut saisir ce que les économistes appellent l’effet durée. Ce n’est pas que les entreprises embauchent davantage de personnes différentes depuis vingt ans. C’est qu’elles embauchent les mêmes personnes, de plus en plus souvent, pour des durées de plus en plus courtes. Entre 2000 et 2016, les embauches en CDD de moins d’un mois ont bondi de +161 %. Dans le même temps, les embauches en CDI ou en CDD longs n’évoluaient que de 15 %.
L’intérim suit exactement le même chemin. Secteur autrefois structuré autour de missions de plusieurs semaines dans l’industrie, il a glissé progressivement vers des missions ultra-courtes dans la logistique, le médico-social, l’hôtellerie. La durée médiane des missions s’est contractée, au point que l’intérim ressemble désormais davantage à un service d’ajustement instantané qu’à un véritable tremplin vers l’emploi durable.
Ce mouvement n’est pas gratuit. Il a un coût. Et ce coût, pour l’essentiel, n’est pas payé par ceux qui en profitent.
L’assurance chômage : qui finance la flexibilité des autres ?
L’Unédic — l’organisme paritaire qui gère l’assurance chômage — publie chaque année ses comptes avec une régularité métronomique. Ce que ces comptes révèlent est d’une clarté brutale : la dette brute du régime atteint 63,2 milliards d’euros fin 2023, soit une hausse de 54 % depuis la période pré-Covid. En 2026, l’Unédic anticipe un déficit de 2,1 milliards d’euros, aggravé par un prélèvement de l’État sur ses recettes chiffré à 12 milliards de manque à gagner cumulé sur la période 2023-2026.
Or, ce déséquilibre n’est pas seulement la conséquence de la crise sanitaire. Il est, en partie substantielle, le produit mécanique de la structure même du marché du travail. Un·e salarié·e enchaînant des CDD d’une journée cotise certes à l’assurance chômage pour chaque heure travaillée. Mais la fréquence de ses périodes d’inactivité forcée entre deux contrats génère une consommation d’allocations structurellement supérieure à ses cotisations. Le Conseil d’Orientation pour l’Emploi avait chiffré ce déséquilibre à -1,9 milliard d’euros dès 2012 pour la seule sous-population des « contrats courts ».
« Les entreprises qui fragmentent l’emploi externalisent leur coût d’incertitude vers la communauté nationale. C’est une redistribution inversée — des travailleurs stables vers les employeurs flexibles — que nul bulletin de paie ne rend visible. »
La prime de précarité : une taxe trop douce pour changer les comportements
Depuis 1979, la loi impose aux employeurs de verser une indemnité de fin de contrat égale à 10 % de la rémunération brute totale à l’issue de tout CDD. Théoriquement, cet instrument devrait internaliser dans le coût du contrat court l’externalité négative qu’il génère pour la société. Dissuader. Corriger. Équilibrer.
En pratique, il échoue. Avec plusieurs millions de CDD terminés chaque trimestre, le coût total de la prime de précarité pour le secteur privé s’estime à 2 à 3 milliards d’euros annuels. C’est considérable en apparence. Mais ce montant est bien inférieur aux économies réalisées en évitant les charges liées à un CDI : indemnité de licenciement, préavis, obligation de reclassement, ancienneté. La prime de précarité est aujourd’hui moins chère que la sécurité de l’emploi. Tant qu’il en sera ainsi, aucune entreprise rationnelle ne changera de comportement.
Ces retraites que personne ne verra jamais
Il est une dimension du problème sur laquelle le débat public reste étonnamment silencieux : l’impact de la précarité de l’emploi sur les droits à la retraite. Pour valider un trimestre, il faut avoir perçu en 2024 l’équivalent de 150 fois le SMIC horaire, soit 1 747 euros bruts. Un CDD d’une semaine payé au SMIC ne valide aucun trimestre. Il faut en cumuler plusieurs pour atteindre ce seuil — sans garantie que les interruptions entre contrats ne viendront pas briser le décompte.
Les études du Conseil d’Orientation des Retraites permettent d’estimer l’ampleur du préjudice : un·e travailleur·se ayant effectué 40 % de sa carrière en CDD courts ou à temps partiel subi subit une décote de pension de l’ordre de 20 à 30 % par rapport à un·e homologue en CDI à temps plein. En euros, cela représente entre 250 et 450 euros de pension mensuelle en moins — pour toute la durée de la retraite. Une pénalité viagère pour avoir simplement subi les choix de flexibilité de leurs employeurs.
Le temps partiel : la précarité invisible des femmes
En 2024, 26,8 % des femmes travaillent à temps partiel, contre 8,7 % des hommes. Un tiers de ce temps partiel est subi — imposé, non choisi. Lorsqu’il se combine avec un CDD court dans le commerce, les services à la personne ou le nettoyage, il crée un double effet précarisant qui prive les salariées concernées à la fois d’un revenu décent et d’une accumulation normale de droits sociaux.
Le calcul, là encore, est impitoyable. Une femme ayant travaillé quinze années à mi-temps entre 30 et 44 ans verra sa pension de retraite réduite de 14,5 % par rapport à une collègue à temps plein, même si son nombre de trimestres est identique. Le temps partiel subi s’inscrit en creux dans chaque fiche de paie, puis dans chaque relevé de carrière, et finalement dans chaque avis de versement de pension. C’est une injustice différée, invisible au moment où elle se construit, aveuglante au moment où elle se révèle.
Ce que la France doit décider
Le tableau est dressé. Il est sévère. Il appelle une question politique simple, que le Parlement et les partenaires sociaux ne peuvent plus éluder : à qui appartient-il de payer le coût de la flexibilité ?
Aujourd’hui, la réponse implicite est : aux travailleuses et travailleurs précaires, à l’assurance chômage, et aux futurs retraités pauvres. Demain, elle pourrait être différente : une modulation des cotisations patronales d’assurance chômage inversement proportionnelle à la durée des contrats, une obligation universelle de cotiser à la retraite sur la base d’un temps plein pour les salarié·es à temps partiel subi, une prime de précarité rehaussée et progressivement dégressive selon la durée de la relation d’emploi.
Ces réformes ont un nom dans la théorie économique : la régulation des externalités négatives. Dans la réalité sociale française, elles ont un autre nom : la justice.
Sophie, Enzo, Soraya attendent toujours leur prochain contrat. Un jour. Peut-être une semaine. Ils et elles ne savent pas encore. Ce que nous savons, en revanche, c’est que leur précarité a un prix — et que ce n’est pas eux qui le fixent.
Sources : Dares Indicateurs T1 et T4 2024 ; IRES Revue n°88 ; COR, Aléas de carrière et retraite ; La retraite en clair 2024 ; INSEE Portrait social 2025.
