Alors que l’absentéisme explose (+41% en cinq ans) et que les dépressions liées au travail bondissent de 36% en un an, la France consacre à peine 4 euros sur 100 à la prévention. Face aux nouveaux risques, fatigue informationnelle, stress, le système de santé au travail ne suffit pas.

Une équation mortelle : 1 287 décès pour 4 euros de prévention

Le chiffre sidère. Sur les 100 euros cotisés par les entreprises au titre de la santé au travail, seuls 4 euros sont consacrés à la prévention. Les 96 autres ? Réparation des dégâts : 38 euros pour les accidents du travail, 36 pour les maladies professionnelles, 7 pour les accidents de trajet. Un ratio dénoncé dès 2018 par le rapport Lecocq, resté lettre morte. Résultat : en 2023, l’Assurance Maladie a recensé 1 287 décès liés au travail – accidents et maladies confondus – soit une hausse de 28 morts en un an.

« Nous réparons ce que nous aurions pu empêcher », résume le rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE) publié en avril 2025. Ce document de 170 pages, fruit de neuf mois d’auditions d’experts, de syndicats et d’employeurs, dresse un constat accablant : la loi du 2 août 2021 sur la prévention en santé au travail, censée révolutionner le système, n’a produit que des effets cosmétiques. L’absentéisme, lui, a explosé : +41% entre 2015 et 2022, passant de 4,55% à 6,7%. En moyenne, un arrêt dure désormais 21 jours ; pour les arrêts longs, la durée grimpe à 97 jours selon des chiffres DARES.

L’épidémie invisible : quand le travail rend fou

Derrière ces statistiques glacées se cache une crise sanitaire d’une ampleur inédite. Les dépressions reconnues comme accidents du travail ont augmenté de 22% en 2023, les troubles anxieux et le stress de 36%. Aujourd’hui, 12 000 dossiers de risques psychosociaux (RPS) sont traités chaque année par l’Assurance Maladie en tant qu’accidents du travail. Un chiffre en constante progression qui ne reflète qu’une fraction de la réalité : nombre de salariés n’osent pas déclarer leur souffrance psychique.

Les enquêtes indépendantes confirment cette tendance. 30% des actifs français seraient en situation de burn-out modéré à sévère en 2024. Un tiers des salariés déclarent subir un stress chronique, avec des disparités sectorielles vertigineuses : 20% dans l’industrie, mais 45% dans le secteur hospitalier. Soit un écart de 225%. « Le travail est devenu le premier facteur de dépression en France », alerte le CESE, qui classe l’Hexagone au troisième rang mondial pour la prévalence des dépressions liées au travail.

Le coût économique de cette épidémie silencieuse ? 8% du PIB français, selon les estimations – plus du double du coût du chômage (3%). Pourtant, les moyens mobilisés restent dérisoires. « On finance massivement France travail, mais on laisse les médecins du travail seuls face à une vague de détresse psychologique », déplore un médecin du travail auditionné par le CESE.

Les nouveaux visages du mal-être : écrans, algorithmes et canicule

Si les risques traditionnels (troubles musculosquelettiques, accidents) demeurent, une nouvelle génération de menaces émerge, encore mal identifiées et sous-évaluées. Premier d’entre eux : la « fatigue informationnelle », concept forgé par l’Observatoire société et consommation (ObSoCo) en 2024. Elle touche 25% des actifs, mais grimpe à 42% chez les cadres. Saturation cognitive, difficulté à déconnecter, sollicitations permanentes par messageries et visioconférences : le télétravail, plébiscité par 92% des salariés concernés, révèle son envers du décor.

Car si le travail à distance s’est massivement imposé (26% des actifs en 2023 contre 9% en 2019), ses effets sur la santé mentale sont ambivalents. Certes, il améliore l’équilibre vie professionnelle-vie personnelle pour ceux qui le pratiquent deux à trois jours par semaine. Mais en mode « intégral », il dégrade la satisfaction et la santé mentale, aggrave la dépression et nuit à la concentration. Les femmes, notamment celles ayant des enfants de moins de 15 ans, sont particulièrement exposées à cette porosité entre sphères privée et professionnelle.

Autre risque émergent : le stress thermique. Avec le réchauffement climatique, les vagues de chaleur se multiplient, exposant les travailleurs du BTP, de l’agriculture ou de la logistique à des risques d’insuffisance rénale chronique.

Des mesures simples – pauses régulières, accès à l’eau, aménagement des horaires – pourraient pourtant limiter ces dangers. Mais elles restent rarement appliquées.

Enfin, l’intelligence artificielle s’impose dans le paysage professionnel sans que ses impacts sur la santé soient évalués. Surveillance algorithmique, pression sur les cadences (livreurs, chauffeurs VTC), dépossession du savoir-faire : le CESE réclame un accord national interprofessionnel pour encadrer ces pratiques. À ce jour, aucun texte contraignant n’existe.

Les oubliés de la prévention : femmes, jeunes, précaires

Les inégalités face aux risques professionnels sont criantes. Les femmes subissent deux fois plus de souffrance psychique liée au travail que les hommes (6% contre 3%). Surreprésentées dans les secteurs du soin, du social et du médico-social, elles cumulent exposition aux risques psychosociaux et charge mentale domestique. Pourtant, l’évaluation des risques professionnels intégrant une approche genrée reste quasi inexistante dans les entreprises, notamment les PME.

Les jeunes, eux, paient le prix de leur inexpérience : les taux d’accidents du travail sont particulièrement élevés dans cette tranche d’âge. Quant aux travailleurs précaires – auto-entrepreneurs (4,6 millions recensés par l’URSSAF en 2023), intérimaires, livreurs de plateformes –, ils évoluent dans un angle mort de la prévention. Les livreurs à vélo affichent ainsi un taux d’accidents de 25%, pour un salaire moyen inférieur à 1 500 euros par mois et des journées de sept heures, cinq jours par semaine. « Les algorithmes créent une pression invisible, comparable à celle des contremaîtres du XIXe siècle », note le CESE.

Dans les PME de moins de 150 salariés, moins de 50% disposent d’un Document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP) à jour. Ce texte obligatoire depuis 2001 reste une coquille vide dans nombre d’entreprises, faute de moyens et de contrôles.

Un système à réinventer d’urgence

Face à ce tableau alarmant, les recommandations du CESE appellent à une refonte systémique. Première priorité : basculer d’une logique de réparation vers une prévention primaire. Cela passe par un financement massif de la médecine du travail, aujourd’hui exsangue, et par une formation obligatoire des managers aux risques psychosociaux et au dialogue social.[

Le CESE préconise également d’intégrer dans le DUERP les nouveaux risques – climat, IA, fatigue informationnelle – et d’imposer une évaluation genrée des expositions. « Tant qu’on ne nommera pas ces risques, on ne les combattra pas », martèle le rapport. Autre levier : renforcer les indicateurs de santé au travail en y incluant la notion d’ « exposome », c’est-à-dire l’ensemble des expositions professionnelles sur une vie de travail.

Enfin, le CESE insiste sur le dialogue social. L’article L.4121-2 du Code du travail impose aux employeurs de consulter les salariés sur les risques auxquels ils sont exposés. Dans les faits, cette obligation est rarement respectée. Redonner la parole aux travailleurs, créer des espaces de discussion sur le travail réel (et non prescrit), devient une urgence démocratique autant que sanitaire. ​

Une question politique

La France a fait de la santé mentale sa grande cause nationale en 2025. Il est temps qu’elle applique cette ambition au travail, là où se joue une part essentielle de nos vies. Investir dans la prévention, ce n’est pas un coût : c’est éviter que des milliers de femmes et d’hommes ne s’effondrent sous la pression d’un système qui les broie. C’est choisir le soin plutôt que la réparation. C’est, tout simplement, respecter la vie.