C’est un document qui fera date : adopté en décembre 2025 et révélé ce 20 janvier dernier, le rapport prospectif du Haut Conseil du Travail Social (HCTS) ne se contente pas de prédire l’avenir : il nous somme de le choisir. Entre une « ubérisation » déshumanisée et une refondation humaniste, l’avenir de notre cohésion sociale se joue maintenant.

Le SNFOCOS plonge dans les entrailles d’un rapport qui refuse la fatalité.

Le spectre de la « Solidarité 4.0 » : quand le lien social devient une prestation

Le premier scénario dessiné par les experts du HCTS a la froideur d’un serveur informatique. C’est l’avenir « redouté », celui de la dérive technocratique absolue. Dans cette vision de 2050, le travailleur social n’est plus qu’un « opérateur de flux », un technicien chargé de valider les décisions prises par des algorithmes prédictifs.

L’analyse est glaçante de lucidité. Sous couvert d’efficacité budgétaire, ce scénario décrit la standardisation poussée à l’extrême. Les métiers du lien s’y dissolvent dans une prestation de service morcelée, confiée à des plateformes numériques où la rentabilité prime sur l’humain. Pour les cadres et managers de la protection sociale, déjà en proie à une surcharge cognitive critique, ce monde promet une perte de sens abyssale. Ce n’est plus de l’accompagnement, c’est du tri social automatisé.

Le sursaut humaniste : l’investissement comme rempart démocratique

Face à ce cauchemar technocratique, le HCTS oppose un « avenir souhaité » radicalement différent, qui résonne comme un plaidoyer majeur. Ici, le travail social n’est plus un « coût » à rationaliser, mais un pilier d’investissement indispensable à la survie de notre démocratie.

Ce scénario plus lumineux propose une rupture avec la logique comptable actuelle. Il imagine un secteur où :

  • Le « aller-vers » est la norme :Les professionnels sortent des bureaux pour retisser le lien dans les territoires, loin des guichets numériques.
  • Le temps est redonné au temps :La distinction nette entre l’accès administratif aux droits (automatisable) et l’accompagnement social (irremplaçable) permet aux travailleurs sociaux de se recentrer sur l’humain, (Cf. Didier Dubasque).​
  • La prévention prime sur la réparation :On investit massivement en amont pour éviter que la précarité ne devienne une trappe sans fond.

Financement : briser le tabou de la « dette sociale »

La question qui fâche est posée sans détour : qui paiera pour ce modèle idéal ? Le rapport a le mérite de ne pas éluder l’enjeu économique mais de le renverser. La viabilité financière ne passe pas par la coupe budgétaire, mais par la reconnaissance que la cohésion sociale est un actif immatériel producteur de richesse.

À l’horizon 2050, avec le vieillissement de la population et les crises climatiques qui multiplieront les vulnérabilités, le coût du « non-social » sera infiniment supérieur à celui de l’investissement solidaire. Le HCTS appelle donc à sanctuariser les budgets de la solidarité, non comme une dépense, mais comme une assurance-vie collective.

L’analyse : le SNFOCOS au cœur du social

Pour les acteurs de la protection sociale, et notamment les cadres représentés par des organisations comme le SNFOCOS, ce rapport est un signal d’alerte sérieux.

Il valide une intuition syndicale de longue date : la technologie doit rester un outil, jamais devenir le maître. La défense de la sécurité sociale ne se joue pas seulement dans les colonnes d’un fichier Excel, mais dans la capacité des managers à préserver l’autonomie et l’éthique de leurs équipes face aux injonctions contradictoires.

Si l’on veut que le scénario humaniste l’emporte, il faudra plus que des vœux pieux. Il faudra une mobilisation des corps intermédiaires, dont le SNFOCOS, pour rappeler que derrière chaque dossier « traité », il y a une vie humaine, et que la solidarité ne se délègue pas à une intelligence artificielle.

L’avenir ne s’écrira pas seul : il dépend de la capacité des professionnels d’aujourd’hui à refuser d’être les simples exécutants de leur propre disparition.