Une contradiction majeure traverse aujourd’hui le travail social français : comment une société qui se proclame attachée à la solidarité peut-elle laisser se déliter les métiers chargés d’en être les vigies, au point de décourager celles et ceux qui s’y engagent et de fragiliser les publics qu’ils accompagnent. Autrement dit, la question n’est plus seulement de « sauver » une profession en crise, mais de savoir quel type de pacte social la France accepte encore de défendre.

Un secteur en crise silencieuse

Le travail social traverse en France une crise profonde, à la fois discrète et systémique, qui frappe de plein fouet les assistantes sociales et les autres professionnels en première ligne auprès des plus fragiles. Derrière les discours sur la solidarité, c’est tout un pan de l’État social qui se délite, dans un mélange de pénurie de vocations, d’épuisement professionnel et de désengagement politique.​

Les données fragmentaires dont disposent les acteurs donnent la mesure d’un système à bout de souffle : près de 97% des établissements de protection de l’enfance déclarent des difficultés de recrutement, avec environ 9% de postes vacants, tandis que les écoles de travail social peinent à remplir leurs promotions. À l’École pratique de service social (EPSS) de Cergy, 27 étudiants seulement ont été admis en première année en 2023, pour 55 places ouvertes, un symbole d’une désaffection durable pour ces métiers de la relation.​

L’attractivité en berne, l’engagement mis à l’épreuve

Longtemps perçu comme un choix de vie plus qu’un simple emploi, le métier d’assistant de service social n’offre plus ni la stabilité, ni la reconnaissance qui justifiaient cet engagement. Une carrière commence autour de 1 500 euros nets mensuels, pour culminer difficilement à 2 400 euros en fin de parcours, loin des responsabilités assumées et du niveau de qualification exigé.​

Mais l’enjeu dépasse largement la seule question salariale. Les étudiants en formation décrivent des stages introuvables, un encadrement quasi absent, des responsabilités disproportionnées pour des jeunes en apprentissage. Alice, 23 ans, raconte avoir été « quasi toute seule pendant quatre mois » lors de son alternance de monitrice-éducatrice, quand Gwendal, 25 ans, évoque une violence « totalement banalisée, quotidienne », sans soutien institutionnel. Ces expériences inaugurales, loin de susciter la vocation, conduisent nombre de jeunes à quitter le secteur avant même d’y entrer réellement.​

CAF, CARSAT, UGECAM : les gardiennes discrètes du lien social

Dans les organismes de protection sociale – Caisses d’allocations familiales (CAF), Caisses d’assurance retraite et de la santé au travail (CARSAT), établissements de l’UGECAM – les assistantes sociales occupent une position stratégique, mais largement méconnue. À la CAF, elles accompagnent des familles confrontées à la pauvreté, à la rupture de scolarité, aux menaces d’expulsion, en tentant de maintenir un filet de sécurité minimal. À la CARSAT, elles interviennent auprès de salariés en arrêt de travail, menacés de désinsertion professionnelle et fragilisés par la maladie ou l’accident.​

Ce rôle d’interface entre droits sociaux, parcours de santé et trajectoires professionnelles repose cependant sur des moyens de plus en plus contraints. Dans les rapports d’activité, les objectifs affichés – prévenir la désinsertion, sécuriser les parcours, coordonner les acteurs – contrastent avec des services sociaux aux effectifs réduits et à l’action territoriale limitée. Une commission de travailleurs sociaux réunissant près de 40 professionnels de CAF, CARSAT et UGECAM en région PACA s’est constituée en 2022 pour élaborer une plateforme revendicative, signe d’une prise de conscience collective de l’ampleur du malaise.​

Quand le social devient gestion de flux

Pour beaucoup d’assistantes sociales, le cœur du malaise tient dans une contradiction quotidienne : avoir choisi un métier de lien, de présence, de transformation, et se retrouver convertie en opératrice de dossiers. À la CAF comme à la CARSAT, le travail social de proximité se voit progressivement absorbé par la gestion administrative des prestations et la mise en conformité avec des procédures de plus en plus complexes.​

Les entretiens se raccourcissent, les visites à domicile se raréfient, les marges de manœuvre budgétaires pour financer des solutions concrètes s’amenuisent. L’assistante sociale devient la gardienne d’une porte qu’elle n’a plus les moyens d’ouvrir : elle écoute, explique, accompagne, mais sait que les réponses structurelles – emploi stable, logement, revenu digne – se situent hors de sa portée. De là naît un sentiment d’inutilité systémique, qui alimente la résignation puis la fuite du métier.​

Turnover massif, burnout ordinaire

Les effets de cette dégradation sont désormais visibles : après cinq années d’exercice, une part significative des professionnels quitte le secteur, se réoriente vers d’autres fonctions administratives ou change radicalement de voie. Ceux qui restent développent des « stratégies de survie » : réduction de l’investissement affectif, distance relationnelle, renoncement à l’idée de pouvoir durablement changer les situations.​

Le syndrome d’épuisement professionnel s’installe comme une pathologie ordinaire du travail social : troubles anxieux, dépressions, somatisations, arrêts maladie à répétition. Quelques professionnelles continuent à emporter des dossiers chez elles, à rester tard le soir, à tenter de combler par leur dévouement le fossé entre besoins et moyens, mais au prix d’une fragilisation accrue de leur santé mentale et physique.​

Les plus vulnérables en première ligne

La crise du travail social n’est pas seulement une crise de métiers, c’est d’abord une crise pour les publics accompagnés. Camille, 24 ans, éducatrice de jeunes enfants, décrit son expérience auprès de mineurs non accompagnés comme « hyper-maltraitante », faute de pouvoir répondre aux questions élémentaires des jeunes sur leurs droits, leurs démarches, leur avenir. Multipliée à l’échelle de centaines de structures, cette impuissance institutionnelle devient un système de maltraitance par défaut.​

Dans la protection de l’enfance, les enfants voient défiler des professionnels qui ne restent pas, apprennent que les adultes censés incarner la stabilité sont eux-mêmes précaires et épuisés. La rupture répétée des liens, loin de réparer les traumatismes, les réactive, construisant une expérience de l’instabilité comme norme.​

Un cercle vicieux de gestion publique

La dynamique décrite par Didier Dubasque ressemble à un cercle vicieux désormais bien installé. Les budgets se contractent au nom de l’« efficacité » et de la maîtrise de la dépense, les effectifs sont réduits, les charges augmentent pour les équipes restantes, la qualité d’accompagnement se dégrade, ce qui nourrit à son tour la défiance envers le secteur et la fuite des jeunes professionnels.​

Pris entre des normes réglementaires inchangées depuis des décennies et des enveloppes budgétaires figées, les dirigeants d’établissements se retrouvent assignés à une gestion minimale, davantage comptable que sociale. Ils ne sont pas les seuls responsables de cette dérive, mais ils en sont les relais opérationnels, contraints de faire tenir des objectifs ambitieux avec des moyens qui ne cessent de se réduire.​

Discours politiques et dévalorisation symbolique

À cette impasse structurelle s’ajoute un climat politique peu propice à la reconnaissance du travail social. Les discours récurrents sur « l’assistanat » ou la suspicion envers les « fraudeurs » contribuent à dévaluer symboliquement l’action des professionnels auprès des personnes précaires, des migrants ou des allocataires de minima sociaux. Comment valoriser un métier lorsqu’on dénigre publiquement les publics qu’il accompagne.​

Les jeunes générations, particulièrement sensibles à la cohérence entre valeurs proclamées et pratiques, perçoivent ce décalage. Elles constatent que ceux qu’elles souhaitent aider sont souvent décrits comme des problèmes à gérer plus que comme des personnes à soutenir, et que les travailleurs sociaux eux-mêmes sont peu visibles, peu entendus, rarement célébrés.​

Revaloriser : plus que des euros sur une fiche de paie

Les demandes de revalorisation salariale sont désormais explicites. Stéphane Montbobier, vice-président de l’Association de directrices et directeurs de secteur social, estime qu’une augmentation d’au moins 400 à 500 euros mensuels serait nécessaire pour enrayer l’hémorragie. Les assistantes sociales de la CAF, avec un salaire d’entrée avoisinant 1 881 euros bruts, peinent à vivre dignement, en particulier dans les grandes agglomérations.​

Mais l’argent ne suffira pas sans transformation du cadre de travail. Les professionnels réclament un encadrement et une supervision de qualité, avec des référents expérimentés réellement disponibles pour les débutants. Ils demandent une réduction de la charge administrative, une stabilisation des équipes, des objectifs clairs et atteignables, ainsi qu’une reconnaissance sociale explicite de l’utilité publique de leur mission.​

Former autrement, soutenir dans la durée

Les écoles de travail social – IRTS, EPSS et autres – alertent sur leurs propres moyens en berne. Faute de ressources, elles ne peuvent plus accompagner individuellement les étudiants, ni sécuriser des terrains de stage de qualité, alors même que ces stages constituent le cœur de la professionnalisation. Les formateurs, eux-mêmes confrontés à un terrain décourageant, peinent à transmettre l’enthousiasme et la confiance indispensables à l’entrée dans ces métiers.​

Investir dans la formation suppose à la fois d’améliorer le niveau de rémunération dès la sortie du diplôme, de structurer un véritable mentorat sur les lieux de stage et de tracer des perspectives de carrière lisibles. À défaut, les meilleurs candidats se tourneront vers d’autres champs – santé, éducation, secteur privé – où leurs compétences relationnelles et organisationnelles sont davantage valorisées.​

« Si nous ne sommes pas là, qui ? »

Malgré tout, des îlots de mobilisation subsistent. Lors de rencontres professionnelles, comme les journées du travail social à Nancy, émergent encore des profils de travailleurs sociaux profondément engagés, désireux de réinventer leur pratique et de défendre le sens de leur métier. Mais cette minorité se sait fragile, exposée à l’usure, menacée de découragement.​

Louis, jeune étudiant en formation, résume le dilemme collectif : « Si nous ne sommes pas là pour les personnes en difficulté, qui va les aider ? ». La question dépasse de loin le seul périmètre des professionnels : elle interpelle les pouvoirs publics, les organismes de protection sociale, les écoles de formation et, plus largement, une société qui peine à reconnaître la valeur de celles et ceux qui tiennent, au quotidien, les bords effilochés du pacte social.

Alors que les assistantes sociales de la CAF, de la CARSAT ou de l’UGECAM continuent tant bien que mal de maintenir des digues contre la pauvreté et la désinsertion, la réponse à cette question conditionnera l’avenir de l’ensemble de l’édifice social. Les choix qui seront faits dans les prochaines années – en matière de financements, de formation, de reconnaissance et de gouvernance – diront si le travail social demeure un simple amortisseur de crises, ou s’il redevient un levier assumé de cohésion démocratique.