À la tête de l’Agence Régionale de Santé Provence-Alpes-Côte d’Azur depuis juillet 2024, l’ancien directeur général du CHU de Bordeaux dresse un bilan lucide de quinze ans d’action des agences régionales de santé et appelle, sans langue de bois, à une réforme ambitieuse. Rencontre avec un serviteur de l’État qui ne craint pas les diagnostics sévères.

Le grand chantier inachevé

Il y a quinze ans, la France refondait en profondeur son architecture sanitaire. La loi « Hôpital, Patients, Santé, Territoires » de 2009 — dite loi HPST — fondait les agences régionales de santé sur une intuition forte : fusionner sept structures dispersées, réconcilier la prévention, les soins primaires, l’hôpital et le médico-social au sein d’un pilotage unique, ancré dans les territoires. « Même si l’expression n’était pas encore utilisée à l’époque, c’est bien la logique *One Health* qui guidait déjà l’action publique », rappelle Yann Bubien, directeur général de l’ARS Provence-Alpes-Côte d’Azur. L’homme, qui fut l’un des artisans de cette réforme aux côtés de Roselyne Bachelot, en est resté convaincu : cette architecture était juste et nécessaire.

Pourtant, le bilan de quinze ans d’existence est pour le moins contrasté. Le nombre de consultations médicales a plus que doublé en vingt ans — de trois à près de sept par Français et par an — et le sentiment d’un accès aux soins de plus en plus difficile ne cesse, lui, de s’aggraver. Le paradoxe est patent. « Notre rapport à la santé a profondément évolué, analyse Yann Bubien. Les citoyens attendent un accès plus rapide, plus simple, plus fluide, largement stimulé par Internet et les réseaux sociaux. » Cette exigence nouvelle bute sur une réalité que le directeur de l’ARS PACA ne cherche pas à minimiser : dans sa propre région, pourtant l’une des mieux dotées de France avec 105 médecins généralistes pour 100 000 habitants, 17% des patients ne disposent pas de médecin traitant.

La menace du rétrécissement territorial

Les inégalités que dénonce Yann Bubien ne sont pas abstraites. Dans d’autres régions françaises, la proportion de patients sans médecin traitant peut atteindre 20 à 25%. Les urgences absorbent mécaniquement ce déficit : une corrélation directe existe entre la diminution du temps médical disponible en médecine générale et une hausse d’environ 5% par an des passages aux urgences. Entre les trois départements littoraux de PACA et ceux de l’intérieur, la fracture est aussi visible qu’un contraste de carte postale.

Face à ce constat, les réponses institutionnelles se multiplient. La quatrième année d’internat en médecine générale, les guichets uniques associant ARS, collectivités et Assurance maladie, le développement des maisons de santé pluriprofessionnelles, le Service d’accès aux soins (SAS) accessible via le 15 : autant de leviers que défend Yann Bubien. Mais l’innovation la plus frappante qu’il cite tient dans une pharmacie de Moustiers-Sainte-Marie, dans les Alpes-de-Haute-Provence, où un rétinographe a été installé. Le pharmacien forme le patient, l’intelligence artificielle fournit un premier diagnostic, puis l’image est transmise à un cabinet d’ophtalmologie à Aix-en-Provence. « Ce dispositif évite des déplacements inutiles, rassure rapidement les patients et garantit une prise en charge de qualité, au plus près des besoins. »

Décentralisation : la réforme à haut risque

C’est dans ce contexte, précisément, que la réforme annoncée par le gouvernement prend tout son relief — et toute son ambiguïté. Le 14 novembre 2025, le Premier ministre déclarait devant l’Assemblée des départements sa volonté d’engager « un nouvel acte de décentralisation ». Une mission conjointe IGAS-IGA-IGF a été diligentée et un avant-projet de loi prévoit désormais la transformation des ARS en « directions régionales et départementales de la santé et de l’autonomie » (DRSA/DDSA), avec un renforcement marqué de l’échelon départemental et une association des élus locaux à un schéma d’accès aux soins.

Yann Bubien accueille l’intention avec prudence. « L’agence ne doit pas être uniquement perçue comme une structure régionale. Elle doit disposer d’une véritable capacité d’action au niveau départemental, car c’est à cette échelle que se jouent de plus en plus la proximité et l’efficacité de l’action en santé publique », concède-t-il.

Mais il prend soin d’ajouter : « L’enjeu consiste à préserver cette architecture tout en renforçant la coopération. » Un message à peine voilé adressé à ceux qui envisagent une décentralisation plus radicale, intégrant un transfert complet des compétences médico-sociales aux départements. Une telle option supposerait un transfert de la CSG — perspective que les organisations syndicales du secteur, dont le SNFOCOS, jugent budgétairement périlleuse dans un contexte d’ONDAM contraint à 1,6%.

Le virage domiciliaire, chantier de la décennie

Le vieillissement de la population constitue l’arrière-plan silencieux mais implacable de tous ces débats. En PACA, l’ARS anticipe une hausse de 50% du nombre de personnes en perte d’autonomie dans certains départements entre 2021 et 2050, avec un pic attendu entre 2045 et 2056. Le séjour moyen en EHPAD, qui était de cinq ans il y a dix ans, s’établit désormais à moins d’un an et demi : les personnes âgées choisissent, tant qu’elles le peuvent, de rester chez elles.

Répondre à cette aspiration mobilise un éventail de solutions que Yann Bubien déploie avec méthode : développement de l’hospitalisation à domicile, création d’EHPAD de jour, habitat partagé, domotique connectée et intelligence artificielle — notamment des dispositifs d’alerte en cas de chute. « Nous devons changer de regard sur notre manière de penser la société et l’accompagnement du grand âge », insiste-t-il. Les hôpitaux de proximité — sans chirurgie ni obstétrique mais avec radiologie, gériatrie et, parfois, urgences — constituent pour lui une réponse réaliste aux besoins des territoires ruraux isolés.

12% du PIB, et pourtant

La France consacre 12% de son produit intérieur brut à la santé, à un niveau comparable à l’Allemagne et à la Suisse. Ce chiffre place le pays parmi les plus dépensiers au monde en matière sanitaire. Mais Yann Bubien refuse de confondre volume et efficience. « Nous ne pourrons pas indéfiniment dépenser plus. L’objectif est clair : mieux utiliser les ressources dont nous disposons. » Il pointe une réalité inconfortable : selon les radiologues eux-mêmes, entre 20 et 30% des actes d’imagerie ne seraient pas médicalement utiles — gaspillage économique, mais aussi files d’attente allongées pour ceux qui en ont réellement besoin.

La France occupe, par ailleurs, le 21ᵉ rang sur 28 pays européens pour la mortalité périnatale — un signal d’alarme que Yann Bubien refuse d’édulcorer. « La pertinence est au cœur de la performance, à la fois clinique et économique, et elle dépend de la qualité de l’organisation et de la continuité des prises en charge. »

Quant à la prévention — grand angle mort du modèle français — les chiffres sont accablants : 24% de fumeurs en France, contre 4% en Australie ; 24% de taux de vaccination contre le HPV, contre près de 100% dans ce même pays depuis dix ans. Un grand colloque national organisé en janvier 2026 au ministère, sous l’impulsion de Yann Bubien et d’Anne Beinier, doit se décliner dans toutes les régions cette année et en 2027, avant un livre blanc attendu en mai 2026.

L’IA : révolution ou mirage ?

Sur le numérique et l’intelligence artificielle, Yann Bubien se montre enthousiaste mais méthodique. « Nous ne sommes plus dans des évolutions lentes, étalées sur plusieurs générations, mais dans des transformations majeures qui s’accélèrent presque d’un mois à l’autre », dit-il. Il cite une expérimentation en cours au SAMU 13, dans les Bouches-du-Rhône : une intelligence artificielle capable d’identifier plus rapidement une urgence vitale à partir de la seule voix de l’appelant. Les premiers résultats sont « très encourageants ».

L’ARS PACA a recruté dès 2025 un référent dédié à l’IA pour accompagner les acteurs du territoire, et finance le Centre d’innovation en usages du numérique en santé (CIUS) à Marseille. Mais le directeur général formule une condition sine qua non : « Le focus utilisateur. Certains dispositifs échouent non parce qu’ils sont mauvais, mais parce qu’ils ne répondent pas aux besoins réels des utilisateurs. » Une mise en garde qui vaut autant pour la technologie que pour la réforme institutionnelle qui se dessine.

La santé mentale, dernier impensé

Si Yann Bubien a fait d’un sujet sa priorité régionale déclarée depuis vingt ans, c’est bien la santé mentale. Les statistiques qu’il égrène sont vertigineuses : 55% des 18-24 ans ont déjà été concernés par un problème de santé mentale ; le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans ; les agriculteurs, exposés à l’isolement, présentent un taux de suicide particulièrement alarmant. La crise du Covid-19 a agi à la fois comme révélateur et accélérateur, en privant une génération d’interactions sociales et en la jetant dans les bras d’algorithmes capables, dit-il, « de capter et d’exploiter certaines fragilités émotionnelles ».

Des dispositifs concrets ont été déployés — le 3114 pour la prévention du suicide, VigilanS pour le suivi post-tentative, l’association ASMA pour l’accompagnement des adolescents après une tentative — mais le directeur de l’ARS PACA est le premier à reconnaître l’insuffisance du système face à l’ampleur de la demande. Sur ce terrain comme sur les autres, Yann Bubien incarne une certaine idée de l’État-stratège : capable de diagnostiquer lucidement les failles du modèle qu’il administre, tout en plaidant, avec une conviction intacte, pour sa transformation plutôt que pour son démantèlement.

Sources :

https://www.sfmu.org/fr/actualites/actualites-de-l-urgences/transformation-des-ars-renforcement-de-leurs-directeurs-departementaux-et-du-role-des-elus-dans-l-apos-avant-projet-de-loi-de-decentralisation/new_id/70955

https://www.lejournaldesdepartements.com/post/interview-de-yann-bubien-directeur-g%C3%A9n%C3%A9ral-de-l-agence-r%C3%A9gionale-de-sant%C3%A9-paca