ARPÈGE : L’Assurance maladie enterre son logiciel défaillant après avoir ruiné des milliers (millions ?) d’euros. Un nouveau système, SOLA, est annoncé sur les « cendres » de son ancien fiasco.

Le Défenseur des droits vient de rendre un verdict accablant. Quinze mois après son lancement catastrophique, le logiciel ARPÈGE, censé moderniser le versement des indemnités journalières, est officiellement mort. Son successeur, baptisé SOLA, soulève déjà les inquiétudes. Retour sur un désordre administratif dramatique.

Octobre 2024 : l’expérimentation qui tourne au cauchemar

Tout commence en octobre 2024. Confiante dans les performances d’ARPÈGE — un outil utilisé depuis 2020 pour les travailleurs indépendants —, la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) décide d’étendre son usage aux salariés. Deux départements pilotes sont choisis : la Loire-Atlantique et la Vendée. Objectif affiché : automatiser 85% des liquidations d’indemnités journalières et réduire drastiquement les délais de paiement.

Sur le papier, le projet est séduisant. Dans la réalité, c’est un séisme. Dès les premières semaines, les dysfonctionnements s’enchaînent : arrêts de travail non pris en compte, versements suspendus, dossiers complexes bloqués pendant des mois. Les situations de mi-temps thérapeutique, de maladies professionnelles ou d’accidents du travail deviennent ingérables pour un logiciel incapable d’intégrer l’historique des assurés.

Le 1er octobre, 10 000 à 15 000 assurés basculent dans l’incertitude. Fin juillet 2025, le nombre de réclamations en Loire-Atlantique atteint le chiffre vertigineux de 11 500 — contre quelques centaines dans un département utilisant l’ancien système.

Des dossiers enlisés et des assurés derrière 

Derrière les chiffres, des trajectoires fracassées. Sandrine, en mi-temps thérapeutique, attend 9 000 euros depuis octobre 2024. Erwan, après neuf mois sans paiement, liquide son épargne : « Il me reste 100 euros sur mon livret A. J’en suis à demander de l’argent à la famille », propos recueillis par RTL. D’autres assurés accumulent les impayés de loyer, les agios bancaires, perdent leur logement ou voient leurs droits à la CAF suspendus.

Face à l’ampleur du désastre, un collectif baptisé « ARPEGE NON MERCI » se constitue et multiplie les actions en justice. Début juillet 2025, une première plainte est déposée devant le tribunal de Nantes. Fin juillet, deux nouveaux assurés assignent la CPAM 44 en référé.

Côté CNAM, pendant des mois, la direction refuse d’admettre l’ampleur du problème, pointant du doigt les employeurs ou les formulaires incomplets.

Le Défenseur des droits sonne l’alarme

Alerté par des assurés, un collectif d’usagers et plusieurs parlementaires, le Défenseur des droits saisit la CNAM dès mars 2025. Dans sa décision n°2025-232 rendue publique le 22 décembre 2025, Claire Hédon dresse un  bilan accablant.

Les dysfonctionnements d’ARPEGE, reconnaît enfin la CNAM, sont multiples : « problèmes techniques sur les cas complexes », « blocages liés à l’historicité des assurés », « problèmes d’ergonomie de l’outil », « formation insuffisante des gestionnaires ». Pour limiter la casse, l’organisme a dû mobiliser 190 techniciens experts, ouvrir une ligne téléphonique dédiée avec 45 téléconseillers et verser 90 000 acomptes représentant 68 millions d’euros entre octobre 2024 et juin 2025.

Le 8 octobre 2025, la CNAM finit par annoncer la suspension du déploiement national. Mais l’expérimentation continue en Loire-Atlantique et en Vendée, alimentant l’incompréhension et la colère.

Le Défenseur des droits prend acte du report mais formule quatre recommandations sévères : vigilance sur les conséquences à long terme pour les assurés, améliorations techniques avant tout nouveau déploiement, réparation des préjudices individuels et information régulière. La CNAM a jusqu’en mars 2026 pour répondre.

37 millions envolés, un nouveau logiciel déjà annoncé

Le coût du fiasco ? Certains parlent en millions en dénonçant le logiciel qui a été conçu par une entreprise de services numériques dans une logique d’externalisation non maitrisée.

Le 8 janvier 2026, coup de théâtre : la CNAM, acte officiellement l’échec d’ARPÈGE lors d’une réunion avec l’UCANSS. Elle reconnaît quatre « difficultés majeures » : temporalité du traitement des dossiers, absence de gestion des PRN (Protocoles de Renseignements Nécessaires), gestion par tâche au lieu du numéro d’inscription au répertoire (NIR) et complexité excessive des accidents du travail et maladies professionnelles (ATMP).

La solution ? Un nouveau logiciel baptisé SOLA, présenté comme doté d’une « vision 360° du dossier ». ARPÈGE, lui, « évoluera à titre transitoire avant d’être abandonné ». En clair : on recommence de zéro

SOLA : la crainte d’un nouveau dérapage

L’annonce de SOLA ravive immédiatement les craintes. Combien de millions d’euros supplémentaires ? Combien de nouveaux assurés sacrifiés sur l’autel de la digitalisation ?

Le SNFOCOS réclame des garanties : tests approfondis, formation renforcée des agents, évaluation indépendante avant tout déploiement.

Les leçons d’un naufrage

SOLA sera-t-il différent ? Pour l’heure, seul le nom a changé. Les promesses, elles, restent identiques.