La Sécurité sociale à crédit : quand l’art d’emprunter remplace l’art de réformer
Il y a quelque chose d’étrange dans la fierté avec laquelle l’Urssaf Caisse nationale a salué, en mars dernier, le succès de sa première émission d’une « obligation sociale » à deux ans : 1,5 milliard d’euros levés en quelques heures, avec une demande des investisseurs largement excédentaire. Mais de quel « produit » parle-t-on, au juste ? D’une dette. La dette de la Sécurité sociale française, dont les déficits cumulés sont devenus, sur les marchés obligataires, une référence plébiscitée. Cette réalité doit être dite sans détour : la capacité à s’endetter brillamment n’est pas un succès économique. C’est un sursis.
L’Urssaf, trésorier d’un État social sous tension
L’Urssaf joue depuis des décennies le rôle de banquier de court terme du régime général. Sa filiale financière, l’Acoss, lève chaque année des dizaines de milliards sur les marchés pour couvrir les décalages de trésorerie entre la collecte des cotisations et le versement des prestations. Jusqu’à très récemment, cette mécanique était strictement cantonnée à l’horizon d’un an.
Le Parlement, dans la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026, a franchi un cap : il a autorisé l’Acoss à s’endetter jusqu’à vingt-quatre mois, avec un plafond désormais porté à 83 milliards d’euros contre 65 milliards auparavant. Cette décision, présentée comme une modernisation de la gestion de trésorerie, est en réalité le symptôme d’un besoin de financement structurel que la seule mécanique de court terme ne suffisait plus à absorber.
La facture d’intérêts a atteint environ 450 millions d’euros nets en 2025. Tant que les investisseurs feront confiance à la garantie implicite de l’État français derrière la Sécu, les prestations seront versées. C’est l’essentiel immédiat. Ce n’est pas l’essentiel absolu.
La Cades : une caisse qui amortit, mais que rien ne tarit
Créée en janvier 1996, la Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades) devait solder une bonne fois pour toutes les dettes passées. L’échéance initiale était fixée à 2009. Puis 2014. Puis 2024. Puis 2025. Aujourd’hui : 2033.
Sur les 396 milliards d’euros de dette transférés depuis sa création, quelque 275 milliards ont été effectivement amortis. Mais cette perspective sereine repose sur une condition que personne n’énonce clairement : il ne faudrait plus transférer aucune nouvelle dette d’ici à 2033. Autrement dit, les comptes sociaux devraient être à l’équilibre dès 2027, et y demeurer. Dans quel univers politique, budgétaire, épidémiologique cela est-il crédible sans réforme structurelle profonde ?
Le confort de la dette, narcotique institutionnel
Il existe une tentation bien française : celle de résoudre les problèmes de financement par le financement lui-même. Emprunter pour payer. Transférer pour alléger. Repousser pour apaiser. Les magistrats de la Cour des comptes ont publiquement alerté sur le risque systémique que représente une dépendance croissante de la Sécurité sociale au financement de marché. En cas de choc de confiance, les conditions d’emprunt de l’Acoss se durciraient brutalement. Et c’est le versement des prestations qui serait menacé.
La vraie question : que soigne-t-on, et comment ?
Les débats sur les plafonds d’emprunt de l’Acoss ou les transferts à la Cades ont en commun de traiter les effets sans toucher aux causes. La vraie question est d’une simplicité déconcertante : pourquoi la France n’est-elle pas capable, avec l’un des systèmes de santé parmi les mieux dotés au monde, de définir un panier de soins cohérent, adapté aux réalités épidémiologiques du XXIe siècle, et soutenable dans la durée ?
Défendre la Sécurité sociale, c’est précisément ne pas se satisfaire du fait que les marchés lui prêtent encore de l’argent. C’est exiger qu’elle soit assez robuste pour ne plus avoir besoin d’en emprunter autant.
Sa pérennité ne se joue pas sur les marchés obligataires de Francfort ou de Londres. Elle se joue dans la capacité collective à dire, enfin, la vérité sur ce que nous sommes prêts à financer et sur ce que nous sommes prêts à réformer.
