Le 6 octobre est la Journée nationale des aidants. Quatre jours plus tôt, à Radio France, la conférence « Aidants, dialogue social et débat public » de l’Organisme commun des institutions de rente et de prévoyance (OCIRP) en a posé les termes. Nous reprenons ses cinq messages et les confrontons, un à un, aux travaux de recherche. Ils se répondent : l’aide aux proches est un travail, et c’est par le travail qu’il faut la protéger.

La conférence était organisée par l’OCIRP, partenaire de la Lettre de la Michodière, avec l’Association nationale des DRH, l’Institut 4.10, l’Observatoire de la responsabilité sociétale des entreprises et Viavoice. Jean-Manuel Kupiec, conseiller de la direction générale de l’OCIRP et directeur du Lab OCIRP Autonomie, l’a ouverte. Maëlig Le Bayon, directeur général de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA), et Marie-Anne Montchamp, directrice générale de l’OCIRP, y ont débattu des complémentarités entre les acteurs de la protection sociale.

1.Un travail invisible, un double déni

À la conférence. L’aidance est subie, pas choisie. Elle reste invisible parce qu’elle se heurte à un double déni : se reconnaître aidant, puis le dire à son employeur. Deux tiers des aidants ne se déclarent pas, par crainte pour leur carrière. Elle pèse sur les trajectoires, les salaires et l’égalité professionnelle, puisque les aidants sont majoritairement des femmes. Et ses visages changent : on devient aidant plus tôt, ce qui bouscule des politiques pensées pour les « seniors » ; les jeunes aidants, lycéens et étudiants, sont repérés tard ; des hommes de plus de 75 ans se retrouvent isolés ; des fratries réduites et des parents séparés dispersent la charge.

Ce qu’établit la recherche. La politologue américaine Joan Tronto l’a formulé dès les années 1990 à  propos de la notion de Care au côté de Berenice Fisher : le soin apporté à autrui est une activité indispensable à toute société, et d’autant plus dévalorisée qu’elle est renvoyée à la sphère privée et aux femmes. La direction des études du ministère de la Santé (DREES) en donne la mesure : 9,3 millions de personnes, dont 500 000 mineurs, apportaient en 2021 une aide régulière à un proche. L’aide culmine entre 55 et 64 ans, où une personne sur quatre est concernée : l’âge des fins de carrière et, pour les cadres, des responsabilités les plus lourdes. Le double déni décrit à la conférence n’est pas une faiblesse individuelle : c’est l’effet d’un travail que rien ne compte.

  1. Prévenir plutôt que réparer

À la conférence. Congés et allocations interviennent quand la rupture est déjà là. Les intervenants ont plaidé pour agir en amont : informer au bon moment, repérer les signaux faibles, ouvrir des circuits de soutien confidentiels plutôt qu’imposer une déclaration. Avec une nuance : le travail n’est pas seulement le problème de l’aidant, il est aussi une ressource, parce qu’il maintient un lien social, à condition que l’organisation s’adapte. L’inaction, elle, a un coût : les coûts cachés pour les entreprises et le secteur public, présentéisme et absentéisme compris, ont été chiffrés à 29 milliards d’euros en 2026 et à plus de 44 milliards en 2050.

Ce qu’établit la recherche. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) l’écrivait dès 2011 : les problèmes de santé mentale sont 20 % plus fréquents chez les aidants familiaux que chez les autres. Dans son avis du 13 mars 2025, le Conseil scientifique de la CNSA ajoute que la charge ressentie augmente lorsque l’aidant travaille, en raison des difficultés de conciliation. L’Observatoire OCIRP/Viavoice 2025 en donne la traduction en entreprise : 44 % des salariés aidants se disent en difficulté sur le plan de la santé mentale, et un tiers seulement ont informé leur employeur. La prévention réclamée à la conférence a donc un objet précis : la santé au travail.

  1. Négocier, et passer du catalogue au droit

À la conférence. 96 % des partenaires sociaux jugent la négociation collective efficace, selon le chiffre présenté ; 19 accords de branche ont été cités pour 2025. Ils comptent surtout pour les petites entreprises, où ils mutualisent les aides par la prévoyance. La consigne : passer d’accords « catalogue » à des textes courts, concrets et suivis, sur quatre axes. La carrière, sans rupture de parcours au retour de congé. Le temps : horaires flexibles, jours d’absence rémunérés, temps partiel adapté avec maintien des droits à la retraite. La rémunération : maintien de salaire, compte épargne aidant. L’accompagnement : formation des managers, référents aidants, services personnalisés (care management), qui libéreraient jusqu’à cinq heures par semaine pour 75 % des salariés accompagnés. Le télétravail a été jugé utile mais risqué s’il est mal encadré ; une baisse de 20 % de la charge à salaire constant a été proposée.

Ce qu’établit la recherche. Pourquoi des droits ouverts sont-ils si peu utilisés ? Une enquête sociologique publiée par la DREES en 2020 (Vincent Caradec, Aline Chamahian, Cécile Charlap et Veronika Kushtanina) y répond. Les aidants salariés rencontrés recourent d’abord à des arrangements informels avec leur employeur, non aux dispositifs légaux. Moins de la moitié connaissaient l’existence des congés d’aidant ; aucun n’y avait eu recours, faute de rémunération. Et la capacité à s’arranger dépend de ressources inégales : le statut, l’ancienneté, la souplesse de l’organisation. Ce qui se négocie de gré à gré n’est pas un droit : c’est une faveur, révocable. Dès 2018, le rapport de Dominique Gillot proposait un statut unique du proche aidant et un droit opposable au télétravail ; la loi du 22 mai 2019 a fait entrer le sujet dans la négociation de branche. L’accord « court et suivi » demandé à la conférence est la réponse à ce que la sociologie décrit.

  1. Entreprise, territoire, nation : personne ne répond seul

À la conférence. À l’entreprise, l’organisation du travail. Au territoire, les associations, le répit, le logement, la mobilité, et les gérontopôles, qui fédèrent scientifiques, soignants, collectivités, entreprises et usagers pour expérimenter des solutions. À la Nation, le socle universel de droits : la Sécurité sociale, par la CNSA, doit identifier les aidants et leur ouvrir des droits (droit au répit, assurance vieillesse des aidants). L’allocation journalière du proche aidant, 66,64 € par jour, a été jugée insuffisante et complexe. Plusieurs voix ont demandé que l’aidance soit reconnue au même titre que la parentalité. Autre rappel : soutenir les aidants commence par bien accompagner les personnes aidées, donc par revaloriser la filière professionnelle de l’aide et du soin.

Ce qu’établit la recherche. Le Conseil scientifique de la CNSA relève que la politique du maintien à domicile tend à supposer l’implication des proches, et prévient que cette pression pourrait s’accroître avec la démographie. L’économiste Roméo Fontaine (Institut national d’études démographiques) a montré ce qui se joue alors : aider un parent âgé plus d’une heure par jour réduit la probabilité d’occuper un emploi en Europe du Sud et de l’Est, mais pas de façon significative en Europe du Nord et continentale. La différence tient au niveau de la prise en charge publique. L’emploi des aidants n’est pas une affaire de bonne volonté : c’est une variable de politique publique. Les trois niveaux de la conférence ne sont donc pas substituables. L’entreprise ne remplacera pas la solidarité nationale.

  1. Porter le sujet dans le débat public

À la conférence. Les partenaires sociaux ont appelé à inscrire l’aidance et la dépendance dans la séquence électorale, pour que 9 millions d’aidants pèsent dans le débat et que le sujet soit porté par des candidats.

Ce qu’établit la recherche. L’appel est fondé. Le droit a nommé le proche aidant, avec la loi du 28 décembre 2015 d’adaptation de la société au vieillissement. Il n’a pas encore compté son temps, ni garanti son emploi. C’est l’objet d’une Journée nationale.

Pour le SNFOCOS, la question des aidants est une question de temps de travail et de Sécurité sociale avant d’être une question de bienveillance. Elle appelle des droits opposables, un socle financé par la solidarité nationale, et des accords qui se mesurent.

Entendu à la conférence

« Il ne faut pas attendre que les aidants s’adaptent au système, mais il faut adapter le système aux aidants. »

« Identifier, c’est aussi donner des droits. »

« Parfois la curation tue la prévention. » « L’entreprise doit être un territoire de prévention. »

Références

•Thomas Blavet, « 9,3 millions de personnes déclarent apporter une aide régulière à un proche en situation de handicap ou de perte d’autonomie en 2021 », Études et Résultats, n° 1255, DREES, février 2023.

•Vincent Caradec, Aline Chamahian, Cécile Charlap et Veronika Kushtanina, « Articulation travail-famille et gestion des temps sociaux », dans Aider un proche âgé à domicile, Les Dossiers de la DREES, n° 64, août 2020.

•Conseil scientifique de la CNSA, avis du 13 mars 2025 sur la politique de soutien aux proches aidants.

•Roméo Fontaine, « Aider un parent âgé se fait-il au détriment de l’emploi ? », Retraite et société, n° 58, 2009, p. 31-61.

•Dominique Gillot, Préserver nos aidants : une responsabilité nationale, rapport au gouvernement, juin 2018.

•OCDE, Besoin d’aide ? La prestation de services et le financement de la dépendance, 2011.

•OCIRP/Viavoice, Observatoire « Salariés aidants et dialogue social », édition 2025.

•Joan Tronto, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, La Découverte, 2009.